Manifesto

Marie-Françoise Allain - "La vie n'est pas un long fleuve tranquille"
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Brousse

Puissance & Raison est une collection de billets concernant notre nouveau monde numérique, une « expérience » de questionnement total à son sujet.

Disons-le d’emblée, nous vivons une métamorphose dont profitent beaucoup de trafiquants d’idées : des technophiles sans éthique, sans bornes ni limites, sans imagination, et qui nous proposent donc un futur seulement extrapolé ; ou des technophobes anxieux et sans profondeur, qui nous prédisent l’apocalypse depuis leur (encore) confortable vigie en oubliant une bonne moitié de terriens misérables et très éloignés des « affres » de la digitalisation.

Entre les deux mon cœur ne balance pas car il n’y a pas d’entre-deux. Alors où se mettre ? « Où atterrir ? », ou comment se désaxer, comme le dit bien mieux Bruno Latour ? Bonnes questions ! Pour espérer des bonnes réponses il faut tout défricher, ne jamais rien s’interdire, penser librement, à condition d’adopter une règle de conduite qui peut constituer une sorte d’éthique-zéro : chercher à comprendre, en creusant avec les ongles s’il le faut, et reboucher si on a mal compris.

Voici maintenant quelques pistes pour pénétrer cette brousse sombre et épaisse aperçue depuis le sol. Voici, en quelque sorte, la première page de ce (cyber)carnet.

Résonance

Les artefacts de traitement de l’information se synchronisent massivement et dessinent un environnement global : le « système technicien », pour reprendre le concept de Jacques Ellul, est entré physiquement en résonance. Comme symptômes de ce phénomène, évoquons dans le désordre le déploiement massif des objets autonomes et/ou connectés, l’extraordinaire momentum de l’intelligence artificielle, l’étonnant triomphe du réductionnisme neuroscientifique dans le champ de la détermination politique (Dehaene, Houdé & co), etc.

Nous vivons tous, à des degrés divers, par le prisme de nos vies singulières, le sentiment qu’il se produit quelque chose, ce qu’a posteriori nous pourrons qualifier de transition historique, ce que reconnaîtrons probablement comme la fin des « Lumières » occidentales et de la raison comme moteur du progrès. Il y aura bien un avant et un après cette résonance technologique massive.

Progrès

En tout cas, et cela est tout à fait inouï, ce bouleversement nous est proposé (pour l’essentiel par ses propres acteurs et commentateurs) comme une conjonction d’immenses avancées technologiques alors qu’il s’agit principalement de progrès quantitatifs, de progrès de puissance et d’effets de « zoom », comme la mise en évidence d’une émotion neurone par neurone jusqu’à l’extinction totale du mystère et la contemplation… du vide, la reconnaissance d’un visage atome par atome jusqu’à son identification systématique, seconde par seconde, le passage d’un monde pixellisé à l’artificialité encore décelable à un monde en 4K, 8K, en relief… qui présente alors toutes les apparences d’une réalité, etc.

C’est très étrange mais nulle révolution mathématique, physique, biologique ou cognitive ne sous-tend les ruptures en cours. Cela ressemble plutôt à une reconfiguration ou au changement de phase d’un matériau déjà là, changement que la physique serait peut-être mieux à même de décrire que l’économie, la sociologie ou la démographie…

Il faut alors donner toutes les apparences d’un changement radical à ce qui ne sont que des extrapolations ou des associations, certes étonnantes, magiques, astucieuses, audacieuses… (comme envoyer une voiture dans l’espace, progrès extraordinaire… du marketing : un clip éternel  !).

Vivons-nous alors une sorte de fausse conclusion, genre XIXème siècle, une provisoire « fin de l’histoire » scientifique ? Ou bien sommes-nous à l’aube d’un nouveau décentrement copernicien, darwinien ou freudien  ?

Milieu

Le résultat de cette mise en réseau massive est le développement d’un nouveau milieu pour l’homme. Il n’y a là rien de bien nouveau. Cela a toujours été le cas, mais ce phénomène s’est amplifié depuis la généralisation des « grandes machines » au XIXème et au XXème siècle (les usines, les réseaux ferrés puis électriques, les routes…). Ces machines ont jusqu’à présent pris place dans un cadre naturel et encore sauvage. Il fut possible de voir, ici et maintenant, le changement (et la dégradation) de l’environnement. Il fut possible de contempler le monde technique depuis la nature et par conséquent, pour tout un chacun, de parler du monde technique et de ses mé/bien-faits.

Il est désormais devenu difficile d’envisager comme objet ce qui est devenu notre nouvel environnement, principalement urbain (smart city), voire même davantage : la machine ou le système dont nous devenons les composants, numérisés, tracés mais surtout fonctionnalisés.

Comment (re)constituer un point de vue et donc une capacité critique et de contrôle ? Où en est l’art, dont la fonction essentielle est de produire les perspectives nécessaires ainsi que nos « préconcepts » ? Est-il possible de créer des cartes, d’inventer une nouvelle géographie qui ne soit pas non plus aussi aplatissante et décevante que nos vues de drones ? Etc.

Matière

A ces métamorphoses virtualisantes la matière résiste (au sens d’une contre-poussée) et nous rappelle qu’elle existe, en dernière instance. Qu’il s’agisse de notre planète, de nos territoires et, bien évidemment, de nos corps, tout grince, si l’on peut dire. La matière est bien l’horizon principal, la borne de notre « progrès ». Cet écueil est bien envisagé par ceux qui veulent nous transhumaniser (ou au moins nous augmenter), envisagent de nous réduire ou de nous envoyer sur mars…

C’est également un problème bien perçu par certains pionniers de l’intelligence artificielle, qui se sont vite aperçus qu’il n’existe pas d’intelligence (au sens fort) sans matière, qu’elle doit être incarnée. S’il n’y a pas de corps entre deux concepts, alors il ne reste qu’un vide où « l’intelligence » s’évapore.

Comment le système technicien envisage-t-il d’incarner ses intelligences artificielles ? Comment nos propres corps résistent-ils ? Comment la matière nécessaire au monde numérique résiste-t-elle ?

Langage

Parler de tout ceci mais surtout le maîtriser nécessite un langage et des concepts dont nous ne disposons pas encore. C’est assez fascinant : les changements sont tellement rapides que notre lexique peine à suivre. Même le verbe « être » titube (« Tay est vite devenue raciste, misogyne et complotiste » comme le déclarait La Tribune en 2016 en évoquant l’IA de Microsoft).

En attendant se joue une guerre linguistique d’une ampleur inédite, dont les premières batailles ont manifestement été remportées par les locuteurs les plus puissants, journalistes aux billets faciles, « gourous » influents, sophistes décomplexés… Il suffit d’oberver le sort des catégories de « vérité », de « vie », de « travail », d' »universel »…

L’époque véhicule ainsi ses injonctions par le langage, qui se fait donc langage de la  « conduite du changement », du « change », si jeune et déjà daté : agilité, disruption, expérience, individualisation… Mais aussi, l’IA fait naturellement peur (c’est bien normal). Donc le langage se politise et les concepts changent de phase. L’intelligence n’est plus ce qu’elle était mais devient un attribut gradué sur une échelle de Richter de tout ce qui « bouge » : les plantes, les animaux, les humains, les machines (tout élément du système bénéficie désormais de la présomption d’intelligence voire de sensibilité). La philosophie de l’esprit elle-même semble avoir perdu ses repères depuis que nous disposons des outils pour la tester, c’est-à-dire depuis les années 1980 : elle était devant, échappant à toute exigence de preuve, elle court désormais derrière le souffle bien court. Etc.

Quels seront les éléments de langage et les concepts qui nous permettront une (re)prise éthico-politique ? Qui les portera ?

Nombre

Si au commencement d’avant était le verbe, au commencement de maintenant est le nombre. C’est pourquoi, même si l’argument est ténu, les mathématiques sont les nouvelles sciences fondamentales.

Tout devient mesurable et donc commensurable. Notre identité numérique vaut ce que vaut toute mesure. Ainsi, notre visage est un tableau de nombres comparable à tout visage (Google Arts).

Or, mesurer et comparer est la base de l’échange économique. Si auparavant il fallait toujours en passer par la monnaie (un progrès extraordinaire, car la monnaie a été le premier outil de commensuration universelle), le nombre « digital » est désormais la monnaie universelle et produit les mêmes effets de concentration. Il produit des agrégats inouïs et donc des inégalités massives.

Cette relativité numérique est, en apparence au moins, rationnelle : elle repose sur des nombres mathématiquement organisés et peut donc théoriquement rendre compte. Mais c’est pratiquement illusoire : l’effet de puissance/zoom global rend ces nombres aussi fantomatiques et nanométriques que des atomes : nous n’en percevons que les qualités émergentes c’est-à-dire une réalité numérique qui ne rend pas davantage compte que la « réalité naturelle ».

Individu

La puissance des machines et des algorithmes permet désormais de gérer nos « nombres » à nous en temps réel dans une bulle individualisée. Chacun de nous est mesuré, reconnu, considéré à sa juste valeur : chacun de nous est unique ! Mais cela nécessite paradoxalement une égalité parfaite, indifférente, devant les algorithmes (comme au monde). La singularité du moi est dissoute car il n’y a plus de lieu (encore moins numérique) où se dissimuler : individualisation égale transparence radicale égale capteurs partout.

Nirvana

Au moment où le système technicien entre en résonance et conquiert l’homme, où notre langage est arraisonné, ou la philosophie qui permettrait sa prise a jeté l’éponge critique… se (re)pose de façon insistante la question suivante : qu’y a-t-il, que reste-t-il de proprement humain chez nous ?

Ne serait-ce pas, au moins, quelque chose comme notre sentiment de liberté ?

Si oui, allons-nous continuer à supporter ce sentiment ? N’allons-nous pas consentir à sa disparition ?

Il est peut-être là, l’ultime progrès (du moins s’il est vrai qu’il n’y a « personne » en Nirvana) : notre propre dissolution.


Notes


15 février 2018 – La psychanalyse se rebiffe

Au chapitre concernant la « résonance », nous évoquions plus haut « l’étonnant triomphe du réductionnisme neuroscientifique dans le champ de la détermination politique ». Deux psychanalystes, Emile Rafowicz et Louis Sciara, expriment leurs réticences au sujet de ce même phénomène dans le journal Libération : Non, les enfants ne sont pas que des machines cérébrales. Ce ne sont pas les premiers ni les seuls à déplorer l’émergence du scientisme en politique, mais l’un de leurs derniers propos interpelle :

[…] il est capital de redonner tout son crédit à la parole et au langage, et non plus seulement aux connexions cérébrales et à la communication, supposées expliciter les difficultés d’apprentissages et les embarras […]  Dans cette perspective, il est important de réaffirmer avec force les apports fondamentaux de la psychanalyse. N’a-t-elle pas démontré la valeur universelle de la parole, puisqu’elle spécifie notre condition humaine ? Sans parole, sans discours, l’être humain n’a idée ni de son être, ni de son corps, ni de son cerveau !

A la question que nous posions en fin d’article « qu’y a-t-il de proprement humain chez nous ? », la réponse serait donc catégorique : la parole [ le langage ] « qui spécifie notre condition humaine » . Ce point est généralement admis mais mérite d’être largementdébattu. Disons que cela semble être la réponse de la psychanalyse.

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