Le numérique est-il potentialisable ? Réflexions du genre Oulipo…

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Note

Bien que ce texte soit autonome, il faut le considérer comme un addendum à l’article précédent consacré aux IA qui « parlent » comme nous (GPT-3, LaMDA, Wu Dao… L’éclosion des IA « monstres »). Les quelques allusions faites ici à ces « IA monstres » ne sont donc pas explicitées. Si besoin, il faut consulter l’article sus-cité (cependant, ne pas le faire ne nuit que très modérément à la compréhension du texte).


Oulipo, brève introduction

L’Ouvroir de littérature potentielle, généralement désigné par son acronyme Oulipo, est un groupe français de littérature inventive et innovante né au milieu du XXème siècle. Il a pour but de découvrir de nouvelles potentialités du langage et de moderniser l’expression à travers des jeux d’écriture. Le groupe est célèbre pour ses défis mathématiques imposés à la langue, obligeant à des astuces créatives. L’Oulipo est fondé sur le principe que la contrainte provoque et incite à la recherche de solutions originales. Il faut déjouer les habitudes pour atteindre la nouveauté. Ainsi, les membres fondateurs se plaisaient à se décrire comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir »1

L’écrivain français et Oulipien Georges Perec s’était ainsi proposé de sortir d’un labyrinthe appelé « lipogramme » : son roman « La Disparition » est privé de la lettre « e ». Cette contrainte puissante agit sur le jaillissement du texte « comme une main serrant un tuyau d’arrosage », pour reprendre l’image proposée par Hervé Le Tellier, Oulipien actif et prix Goncourt 20202. Le texte gagne en force, en tension, en potentialités nouvelles. On trouve de nombreuses façons de serrer ainsi « le tuyau » sur la page de l’Oulipo consacrée à l’inventaire des contraintes élaborées au fil du temps3. Par exemple, la « littérature sémo-définitionnelle » (LSD) de l’historien et écrivain Marcel Bénabou consiste à étendre progressivement une phrase en remplaçant les mots par leurs définitions prélevées dans un dictionnaire quelconque4. C’est ainsi que « Le numérique est-il potentialisable ? » peut devenir « Peut-on augmenter les effets de la représentation d’informations ou de grandeurs physiques au moyen de signaux à valeurs discrètes ? », puis, en appliquant derechef la contrainte LSD :

Peut-on rendre plus considérables les mouvements de rotation de l’image mentale de mesures de la diversité des choix dans un répertoire de messages possibles, voire de qualités exceptionnelles, appartenant à la nature et suscitant le respect et l’admiration, grâce aux variations de grandeurs physiques qui n’attirent pas trop l’attention ?

Bref, le numérique est-il, comme ici la littérature, potentialisable ?

OuXpo

L’Oulipo n’a jamais manqué de se réunir chaque mois depuis sa création en 1960 par Raymond Queneau (RQ), son « Fraisident-Pondateur », et le mathématicien François Le Lionnais (FLL). Le mouvement reste puissant et les éléments du vaste ensemble de l’ « OuXpo », « X » sujet variable, sont parfois invités aux mardis de l’Oulipo, ces joyeux travaux publics proposés à la BnF5. Ainsi la musique avec l’Oumupo (Ouvroir de musique potentielle) ou le théâtre avec l’Outrapo (Ouvroir de tragicomédie potentielle) … Ces Ouvroirs sont en quelque sorte « homomorphes » et fonctionnent tous selon le même principe : dans ces lieux de travail, on cherche à faire apparaître les potentialités d’un sujet X par le biais de contraintes formelles et souvent mathématisables. Ces contraintes agissent en même temps comme des outils, des scalpels, des arrache-rotules… qui, en quelque sorte, démontent le sujet et dévoilent les principes de son « agissement » derrière les pratiques, les habitudes et les discours. C’est bien selon nous tout l’intérêt des travaux OuXpiens : la potentialisation agissant comme dévoilement se présente donc aussi, dans le cas du numérique, et sans trop exagérer, comme une manœuvre éthique (Tristan Harris et le marais de l’éthique numérique).

Malgré cet appel irrésistible des pratiques OuXpiennes, nous n’avons bizarrement pas trouvé d’ouvroirs consacrés au monde numérique et à ses différentes manifestations. Un Ou’inpo (Ouvroir d’informatique potentielle) fut semble-t-il baptisé en 1997 mais n’a laissé aucune trace. Un Ounupo (Ouvroir de numérisation potentielle), émanation du Piet Zwart Instituut, une école d’art et de design située à Rotterdam, n’a tenu qu’une seule réunion publique en 20186.

Un travail OuXpien du numérique est-il donc simplement concevable ? Nous proposons d’en explorer ici quelques conditions de possibilité, en commençant par un long détour… culinaire ! Il s’agit de mieux comprendre, avec ce sujet choisi (presque) au hasard, en quoi consiste le travail OuXpien en général.

Analyse : Oucuipo

Les bases de OuXpo-là consacré à la cuisine, un Oucuipo donc, ont été jetées en 1990 par les écrivains Harry Mathews et Noël Arnaud. L’article-hommage « Cuisine potentielle en puissance : l’Oucuipo », écrit en 2012 par l’écrivain gastronomique français Bénédict Beaugé , commence par un rappel simple et profond (nous soulignons)7 :

Les correspondances entre cuisine et langage ont été soulignées depuis longtemps : Roland Barthes fait ainsi remarquer à propos de Brillat-Savarin que, pour ce père fondateur de la gastronomie, les mots et les mets présentent une certaine équivalence pour ne pas dire une équivalence certaine. Dans « Pour une psycho-sociologie de l’alimentation contemporaine » Roland Barthes , encore, montre que l’on peut aborder la cuisine en tant que sémantique et qu’il est possible, alors, de l’analyser en termes de syntaxe ou de style.

Dans ce court texte, Roland Barthes écrit en effet ceci (ajouts entre crochets)8 :

A quoi serviront les unités ainsi repérées [ sucré, crispy… ] ? A reconstituer des systèmes, des syntaxes (« menus ») et des styles (« régimes »), non plus d’une façon empirique, mais d’une façon sémantique, de façon à pouvoir les comparer entre eux : il s’agit de faire apparaître, non ce qui est, mais ce qui signifie.

Le travail OuXpien cherche précisément à faire grincer cette articulation syntaxe / sémantique en modifiant la syntaxe comme on changerait d’angle pour « voir » comment elle s’y prend pour signifier. Réciproquement, la sémantique dévoile alors par « effet de bord » ses ruses pour passer dans la syntaxe. C’est pourquoi un sujet X est OuXpianisable si et seulement si, pour reprendre les mots de Beaugé, il est « abordable en tant que sémantique » et « analysable en termes de syntaxe ». Ce sera, en tout cas, l’axiome de départ pour interroger la potentialisation du numérique. Cet « axiome de potentialisation » demande encore à être précisé.

De la sémantique à la syntaxe et réciproquement

En simplifiant à l’extrême, on peut dire que la sémantique est « encodée » dans la syntaxe, le fond dans la forme, les mets dans les mots. Dans une célèbre émission radiophonique9, le chroniqueur gastronomique transmet ses connaissances et sensations (sémantique) exclusivement par le langage, les intonations et bruits divers (syntaxe), qui peuvent ensuite encodés numériquement ou par modulation de fréquence. Voici par exemple une syntaxe-recette de corn bread encodée pour être transmise par les ondes (légèrement éditée par nos soins)10 :

On préchauffe le four à 180°. On fait fondre le beurre, on ajoute le sucre, on mélange tout ça très bien, après on ajoute deux œufs, un par un, puis on passe à la farine, on mélange la farine de maïs avec le bicarbonate de soude, et puis on va ajouter aussi le buttermilk. Le buttermilk c’est du lait qui est cassé avec un peu de vinaigre, pas fermenté mais qui a un léger goût comme ça. […] On met tout ça au four en versant dans un plat à gratin. On obtient un truc à mi-chemin entre la pâtisserie et le gâteau. Personnellement je raffole de ça, cette petite texture granuleuse. C’est un peu croquant, doux et sucré à la fois. […]

Habilement maniée, la syntaxe-recette restitue la sémantique culinaire faite de procédés, saveurs, aspects, textures …

Réciproquement, de la syntaxe à la sémantique, l’Oucuipien fait ses expériences. Il triture la syntaxe en s’ingéniant à lui appliquer des contraintes. On se rappelle les « Cent mille milliards de poèmes » de RQ lui-même, premier ouvrage Oulipien respectant la contrainte dite « cmmp ». Georges Perec s’est inspiré de celle-ci pour rédiger « 81 fiches de cuisine à l’usage des débutants »11, un ensemble de recettes combinatoires composées par permutations de trois valeurs possibles de quatre « unités signifiantes » : l’ingrédient principal (sole, ris de veau ou lapin), le moyen ou la méthode de cuisson (cocotte, four, sauteuse), l’ingrédient final et la présentation. Voici deux de ses recettes potentielles au lapin :

Recette #6 (lapin à la bourguignonne) : Tartiner généreusement 2 jeunes lapereaux de moutarde forte. Mettre à four moyen pendant 40′ en arrosant fréquemment. Déglacer au Noilly. Envoyer à part une saucière de sauce bourguignonne.

Recette #26 (lapin aux chipolatas) : Tartiner généreusement 2 jeunes lapereaux de moutarde forte. Faire partir à feu vif dans une grande sauteuse puis baisser la flamme et laisser mijoter. Déglacer au Noilly. Servir avec des chipolatas.

On comprend bien le principe. La recette du ris de veau Curnonsky (aux brocolis) tombe alors quasi-automatiquement :

Recette #25 (ris de veau Curnonsky) : Escaloper finement 4 ris de veau que vous aurez auparavant fait dégorger dans une eau légèrement citronnée. Faire partir à feu vif dans une grande sauteuse, puis baisser la flamme et laisser mijoter. Déglacer au Noilly. Servir avec des brocolis.

L’Auteur

Les potentialités de la cuisine sont ainsi libérées par un double effort : 1) oublier la « sémantique » de la cuisine, des sensations gustatives, visuelles, sonores… et 2) exercer des contraintes choisies a priori, dressant un « labyrinthe » dont l’Oucuipien cherche à extraire une syntaxe gastronomique licite. Les sensations provoquées par cette syntaxe neuve ne sont plus l’affaire des Oucuipiens mais bien la nôtre (ainsi, le « lapin aux chipolatas » ne nous inspire pas vraiment).

Enfin, et surtout, le travail Oucuipien de Georges Perec dévoile ceci par effet de bord (que nous avions découvert par d’autre moyens dans GPT-3, LaMDA, Wu Dao… L’éclosion des IA « monstres ») : la recette du lapin aux chipolatas respecte toutes les conventions de la syntaxe culinaire, ce qui suffit à prêter à son « auteur », réel ou imaginaire, l’intention apparente du texte (cuire un lapin). Or, la contrainte algorithmique cmmp de Perec ne transporte aucune intention culinaire, pas plus qu’un algorithme quelconque de « désire » quoique ce soit. FLL résume brillamment cette découverte Oucuipienne, cet horrible secret connu également de l’Oulipo12 :

Toute œuvre littéraire se construit à partir d’une inspiration (c’est du moins ce que son auteur laisse entendre)

Et s’il n’y a pas d’auteur (ou de moins en moins par le prodige du numérique) nous croyons malgré tout à l’existence d’inspirations. Autrement dit, par habitude, la syntaxe produit toujours de la sémantique.

Synthèse

Un sujet X est donc « potentialisable » s’il dispose d’une syntaxe susceptible d’obéir à un jeu de contraintes purement formelles et souvent mathématisables (permutations, répétitions, etc.). La syntaxe que nous qualifierons de « naturelle » correspond à l’encodage de la sémantique « naturelle » du sujet, c’est-à-dire de son dispositif de significations usuelles, conventionnelles et réelles. La potentialisation vient, après plus ou moins d’efforts de la part de l’OuXpien tentant de s’extirper des contraintes qu’il a choisies, ajouter à la syntaxe naturelle une quantité illimitée d’éléments de syntaxe « potentielle » : recettes, poèmes, romans, pièces musicales, etc. La syntaxe du sujet X se voit ainsi enrichie d’une matière considérable, qu’aucune autre méthode n’aurait pu créer. Ces nouveaux morceaux expérimentaux de syntaxe potentielle se décodent dans une sémantique que nous qualifions donc de « potentielle » (par exemple l’impression désastreuse que provoque la recette du lapin aux chipolatas).

Un schéma vaut mieux qu’un long discours :

Laissons l’écrivaine Régine Detambel, elle-même citée par Beaugé, mettre un peu de chair sur ce schéma13 :

La contrainte permet de prendre des pistes qu’on n’aurait jamais foulées : on réinvente des mots perdus, conçoit des rapprochements étonnants, renverse les clichés. Et plus on se préoccupe de problèmes de structure, plus on s’acharne à son échafaudage, plus on élargit ses frontières. Et les territoires qu’on conquiert, on ose les arpenter parce qu’on regardait ailleurs au moment de franchir nos ponts branlants, au moment de croiser nos propres monstres ! On a raison de dire qu’on n’est pas spontané quand on essaie de l’être, à cause de ces montagnes de clichés dont nous sommes pétris.

Ces « montagnes de clichés dont nous sommes pétris », nous les avons réunies sous le terme de « sémantique naturelle ». Dans le domaine du numérique, elles sont immenses et écrasantes.

Le numérique en tant que technique de potentialisation

Avant d’affronter la rude question de la potentialisation du numérique et de ses avatars, on relève immédiatement que le numérique peut déjà servir d’instrument à potentialiser (de toute façon, le numérique est l’outil universel, le couteau suisse du monde contemporain). C’était déjà imparable pour le mathématicien FLL à l’époque, cité à nouveau par Beaugé :

Ce que certains écrivains ont introduit dans leur manière, avec talent (voire avec génie) mais les uns occasionnellement (forgeages de mots nouveaux), d’autres avec prédilection (contrerimes), d’autres avec insistance mais dans une seule direction (lettrisme), l’Ouvroir de Littérature Potentielle (Oulipo) entend le faire systématiquement et scientifiquement, et au besoin en recourant aux bons offices des machines à traiter l’information.

Les « machines à traiter de l’information » sont même les meilleures praticiennes possibles, car elles peuvent s’extraire de labyrinthes logico-mathématiques hypercomplexes. L’Oulipo a bien fréquenté les machines et on peut lire à ce sujet le très intéressant texte de Camille Bloomfield et Hélène Campaignolle-Catel ((« S+7 », « bords de sonnets » … sont des contraintes Oulipiennes)14 :

La numérisation de corpus doit permettre, par exemple, la reconnaissance d’alexandrins blancs dans des textes en prose, ou encore un travail sur les rimes. Avec l’aide des contacts du groupe, divers projets sont engagés : une automatisation de la méthode S+n (généralisation du S+7), une tentative d’informatisation des « bords » de sonnets (réalisée en 1965 sur des extraits de Mallarmé, Leconte de Lisle, Hérédia, Baudelaire et Queneau), ou encore la réalisation d’un dictionnaire « numérotant les mots par catégorie (A = Adjectif, S= Substantif, etc.) », qui « permettrait, non seulement de réaliser beaucoup plus vite des S+n (en particulier pour un n très grand), mais encore de réaliser ce travail par n’importe quelle machine ».

Mais c’est une chose de turbiner les contraintes Oulipiennes avec des machines et tout autre chose que d’OuXpianiser le numérique en tant que tel, question par nous posée ici.

Enfin, la machine, aussi intelligente soit-elle, ne peut servir que de factotum ou de bête de somme. Car, pas plus qu’une IA monstre n’élabore spontanément des « invites », une machine à traiter de l’information ne paraît en mesure d’inventer des contraintes. Pour cela, mais ce n’est encore qu’une hypothèse, il faudrait que la machine participe d’une façon ou d’une autre de la sémantique naturelle et puisse « sentir ce que cela peut faire » sémantiquement de bouger la syntaxe comme ceci ou comme cela. Quand Georges Perec choisit (ou invente, ce qui revient au même) la contrainte du lipogramme en « e », premièrement il sait que ce sera difficile, mais faisable et enthousiasmant, et deuxièmement il sémantise en quelque sorte la contrainte. Il est justement question de disparitions dans « La Disparition »15 :

La Disparition est roman d’une disparition qui est la disparition du e, est donc tout à la fois le roman de ce qu’il raconte et le récit de la contrainte qui crée ce qui se raconte.

Les Oulipiens s’en défendraient peut-être, mais une contrainte n’est ainsi jamais totalement gratuite, c’est-à-dire qu’elle porte probablement toujours une arrière-pensée sémantique : il faut « sentir ce qu’elle peut faire » et anticiper un malicieux plaisir.

L’IA monstre, faux ami de la potentialisation

Après tout, ces IA qui « répondent » automatiquement un texte, un élément de syntaxe, à partir d’une invite semblent participer d’un travail Oulipien du créateur de l’invite. Elles débitent en effet des textes inédits à partir d’une contrainte minimale : rédiger une invite et appuyer sur « Enter ». Pourtant, un Oulipien ne considérerait pas cette contrainte comme admissible et donc comme « potentialisatrice ». Car s’il est vrai que l’utilisateur « sent ce que cela peut faire » de proposer telle ou telle invite, il reste trois problèmes rédhibitoires.

Tout d’abord, l’IA ne fait que singer la syntaxe réelle (le corpus d’apprentissage) avec par conséquent un niveau de potentialisation à peu près nul. Deuxièmement, une même invite produit des réponses différentes et imprévisibles. Or, il existe un principe Oulipien fondamental que l’écrivain Jean Lescure commente ainsi dans son « Atlas de littérature potentielle » :

[…] les membres de l’OULIPO n’ont jamais caché leur horreur de l’aléatoire, des cartomanciennes de salon et du ptit-bonheur-la-chance de bastringue [sic] : « l’OULIPO, c’est l’anti-hasard », affirma un jour sans rire l’oulipien Claude Berge, ce qui ne laisse subsister aucun doute sur l’aversion qu’on a pour le cornet à dés.

C’est qu’il ne faut pas se méprendre : la potentialité est incertaine, mais pas hasardeuse. On sait parfaitement ce qui peut se produire, mais on ignore si cela se produira.

Nous retenons ainsi cette contrainte des contraintes : une contrainte est déterministe.

Enfin, troisièmement, péché peut-être le plus capital, la pseudo-contrainte « produire un texte en utilisant l’IA » nous prive d’un défi et du plaisir de le relever puisque la machine fait tout.

Le numérique est-il potentialisable ?

L’axiome de potentialisation implique que chaque OuXpo est homomorphe à tous les autres, en particulier à l’Oulipo, et respecte donc le schéma tiré de notre exploration Oucuipienne (nous avons seulement ajouté « déterministe » à « potentialisation par contrainte ») :

Notre question se précise donc ainsi : peut-on avoir « X = quelque chose de typiquement numérique », et sommes-nous en droit de fonder un Ouvroir de « quelque chose de typiquement numérique » potentiel ?

Le problème qui apparaît immédiatement, c’est que le numérique n’est pas comme la littérature, la musique ou la cuisine : en tant que technologie il ne porte ni syntaxe, ni sémantique. Nous l’avons parfois qualifié de « milieu » (Émergence du milieu naturel digital)16. Donc un Ounupo (« numérique ») ou un Oudipo (« digital ») manqueraient de la plus élémentaire des matières à travailler. Mais nous pouvons peut-être sauver l’affaire en partant à la recherche de syntaxes typiquement numériques (en ouvrant, pourquoi pas, un Ouvroir dédié à la recherche d’Ouvroirs de potentialisation numérique…).

C’est probablement autour de l’ « automation » qu’il faut commencer à chercher, c’est-à-dire de l’ensemble plus ou moins bien défini des règles par lesquelles nos actions et celles des machines se répondent et s’interprètent (l’une des plus simples étant le réglage de son sommeil ou de son activité physique avec un smartphone). D’une certaine manière, l’automation est comme un « discours »17 numérique et les sujets que l’on peut en tirer sont assez clairement « abordables en tant que sémantique » et « analysables en termes de syntaxe ». Mais ces sujets ne sont pas si simples à saisir et cette difficulté dévoile en même temps un peu de l’ « essence » du numérique (c’est finalement là où nous voulions en venir ; rendez-vous à la conclusion).

Illustrons ceci avec deux essais d’Ouvroirs de « quelque chose de typiquement numérique » potentiel.

Ounapo

Lorsque nous naviguons dans Mundus Numericus, de mail en post, de post en page, de page en service, de service en document… nous écrivons une sorte de phrase qui obéit à une grammaire encodée dans la structure du net (liens et algorithmes). La sémantique naturelle du sujet X = « navigation » contient ce que nous désirons « faire » en naviguant et nos anticipations : rechercher une information, calculer ses impôts, communiquer avec son réseau, passer le temps, chercher des émotions…  L’Ounapo bousculera donc incidemment cette sémantique par effet de bord de contraintes déterministes sur la syntaxe de navigation. Il s’agit pour cela de prendre des chemins de traverse, non pas au « ptit-bonheur-la-chance » mais au contraire, merveille de la méthode OuXpienne, de façon parfaitement contrôlée et déterministe.

Ce travail Ounapien dévoilerait ainsi, entre autres : la « vraie » structure du net, nos us et coutumes de navigation (ces « montagnes de clichés dont nous sommes pétris »), le rapport de forces entre notre volonté propre et celle des algorithmes qui orientent nos chemins, des lieux insoupçonnés, Nos secondes natures

À ses origines, l’Oulipo a fixé deux directions de travail : un travail synthétique, appelé « synthoulipisme », qui consiste à élaborer des contraintes et à les expérimenter ; un travail analytique, appelé « anoulipisme », qui consiste à rechercher dans la littérature des exemples de contraintes pré-Oulipienne et dont les auteurs sont appelés, à juste titre, des « plagiaires par anticipation ». L’Ounapo devrait à son tour suivre ces deux directions de travail. Par anounapisme, chercher des contraintes existantes déterminant notre navigation (et chercher le motif, c’est-à-dire la sémantique de leurs « auteurs », en particulier les firmes du numérique). Par synthounapisme, élaborer de nouvelles contraintes, mathématiques, joyeuses, absurdes…

Le synthounapisme peut être illustré avec cette contrainte-test que nous appelons « navici » (précisons toutefois qu’un Ouvroir de X potentiel est toujours un collectif ; cette contrainte élaborée en solo n’est donc pas valide). La navici consiste à choisir un mot quelconque, par exemple « vortex » et à naviguer avec.

Prendre de quoi noter, écrire le jour, l’heure et le mot choisi (dans Mundus Numericus, tout change d’une minute à l’autre) :

Dimanche 9 octobre 2022, 9h26
Vortex

Ouvrir un navigateur, choisir un moteur de recherche, noter leurs noms :

Brave Bing

Lancer la recherche du mot choisi. Une page de résultats s’affiche :


Le principe de la navici est de rechercher la première (ou énième pour une navici d’ordre n) occurrence mot choisi dans la page (non pas « à la vue » mais en utilisant la fonction de recherche Ctrl-F) et de noter l’expression dans laquelle il figure. En l’occurrence (surligné en orange) :

Vortex

Il faut bien reconnaître que jusqu’à présent il ne s’est pas passé grand-chose… Mais la navici continue ainsi : si le mot figure dans un lien hypertexte, noter ce lien et cliquer dessus, sinon chercher l’occurrence suivante du mot dans la page (toutes les occurrences apparaissent en jaune) :

Définition | Vortex | Futura Sciences

C’est un lien, on clique donc dessus pour arriver sur la page suivante du magazine en ligne Futura Sciences (seul le début est affiché ici) :


On cherche à nouveau la première occurrence du mot dans la page et on note l’expression dans laquelle il figure (en orange) :

Vortex : qu’est-ce que c’est ?

Il ne s’agit pas d’un lien donc on cherche l’occurrence suivante dans la même page et on la note :

Principe du vortex

Etc. Un texte se forme ainsi petit à petit, qui ne dépend que de la contrainte et de la structure du web. Le jeu s’arrête lorsqu’il n’y a plus de lien cliquable. La trace de cette navici-là continue ainsi :

… Le vortex des disques durs ; Le vortex pour les piscines
Futura : vortex marin ; vortex marin ; vortex marin ; nous avons penser comme support de réaliser un vortex marin avec un colorant noir pour modéliser un trou noir ; comment pourrions créer un vortex marin ; Re : vortex marin ; Re : vortex marin ; Re : vortex marin ; nous avons penser comme support de réaliser un vortex marin avec un colorant noir pour modéliser un trou noir ; comment pourrions créer un vortex marin ; Un vortex marin !!! Tu poses le tout sur l’agitateur, tu mets en route (agitation rapide, attention ça risque de déborder!) et tu observes un magnifique vortex, pas marin du tout, mais bon… […] Mais c’est la maquette la plus approchante d’un vortex marin! ; Re : vortex marin ; non c’est pas ta maquette que je trouve très boff^^ (je l’aime bien ce mot) c’est plutôt l’idée du vortex marin que je trouve très boff^^(encore!)

Mais pour démonter vraiment les syntaxes de navigation et chercher des sémantiques de traverse, les Ounapiens devront être beaucoup plus pervers, ironiques, sérieux, obstinés, solidaires… Des contraintes magnifiques peuvent certainement être inventées pour dévoiler progressivement l’agissement des algorithmes qui écrivent nos navigations « naturelles », qui sont autant de pratiques, d’habitudes et de discours déshumanisés.

Oupawpo

Un Oupawpo est un Ouvroir de pages web potentielles, un Ouvroir à vrai dire bien complexe, un défi à l’imagination.

Les pages web respectent une certaine syntaxe, tant positionnelle qu’esthétique.  Cette syntaxe respecte quelques règles bien connues et intériorisées : barre de menus en haut, mentions légales et administratives en bas, organisation par blocs, fontes, couleurs etc. Elle répond bien entendu à l’ « attendu », sémantique naturelle, de l’internaute (lecture, écoute, achat, recherche…) mais aussi – c’est toute la difficulté – à une sémantique intentionnelle, commerciale ou de collecte de données par exemple, en facilitant une lecture réflexe et des comportements « naturels ». Alors, quelle(s) syntaxe(s) potentialiser pour atteindre cette sorte de double sémantique ?

Cette question peut être illustrée avec la page de recherche de Google que chacun connaît et qui se présente ainsi :

La sémantique naturelle de l’internaute-lecteur, décodée de cette syntaxe positionnelle, « contient » évidemment l’intention de réaliser une recherche, mais elle « contient » aussi bien d’autres sensations secondaires : familiarité, confiance, remémorations … Or, la syntaxe sous-jacente n’est pas cette syntaxe visuelle mais le « code source » de la page. Tout le monde peut le lire (clic droit sur la page et « afficher le code source »). En voici un très court extrait :

Autrement dit, derrière la page Google épurée (« syntaxe 1 ») se dissimule un vaste code abscons (« syntaxe 2 »). À laquelle de ces deux syntaxes l’Oupawpo doit-il donc s’attaquer ? À la première, celle à partir de laquelle l’internaute-lecteur décode sa sémantique propre ? À la seconde, celle qui encode la sémantique intentionnelle de Google-auteur ? Les deux s’accordent au moins sur ceci : Google a bien l’intention de proposer une fonction de recherche et l’internaute a bien l’intention de l’utiliser. Mais au-delà de ce point d’accord sémantique, les intentions divergent…

Le code source / syntaxe 2 de la page Google contient 140 000 signes, soit environ une soixante de pages bien tassées. Rien à voir avec l’épure, la page quasiment vide, qui nous est présentée. Par comparaison, la page principale de ce blog ne contient « que » 70 000 signes, soit la moitié, au service d’une syntaxe 1 / visuelle bien plus dense. Un Oupawpien dirait alors que Google-auteur encode bien plus d’intentions échappant à l’internaute-lecteur que Puissance & Raison18. L’opacité du numérique en général tient à ceci que le code informatique, abscons, complexe, d’un volume sans commune mesure avec ses « apparences », ne répond que pour une part minime à la sémantique naturelle de l’internaute.

Cette observation est cependant valable pour tout artefact technique, dont l’utilisation est toujours nécessairement simplifiée, « design-ée » pour être débarrassée de toutes les significations pouvant troubler son simple usage, c’est-à-dire la simple consommation. Ainsi, la facilité de pilotage d’une automobile (sa « syntaxe-lecteur » / syntaxe 1, pédales et tableau de bord) est sans commune mesure avec la complexité de ses mécanismes (sa « syntaxe-auteur » / syntaxe 2, mécaniques et computeurs). Le numérique présente cependant au moins cette différence essentielle que le code informatique n’est pas réellement un mécanisme : il représente un mécanisme. Alors, débarrassées des contingences matérielles, les « hypertélies » du code source liées aux intentions-auteurs ne connaissent en principe aucune limite « physique » : l’auteur peut écrire autant de code qu’il le veut, en particulier du code n’ayant aucun rapport avec la sémantique – les attentes – du lecteur : capturer de la « data », contextualiser la page pour favoriser certaines actions-lecteur (cliquer, acheter…), etc.

Dans un registre différent mais toujours Oupawpien, nous connaissons au moins un exemple d’anoupawpisme (donc de probable plagiat par anticipation, même si nous n’avons pas clairement identifié la contrainte à l’œuvre) : la page d’accueil du journal en ligne The Guardian, qui déboule d’un code source de plus d’un million de caractères (l’équivalent d’un livre entier est transmis à chaque affichage) ! La syntaxe 2 de cette page commence ainsi :


« We are hiring » signifie « nous embauchons ». Cette syntaxe 2 n’est donc pas destinée seulement aux algorithmes qui calculent la syntaxe-lecteur du Guardian mais aussi aux ingénieurs qui conçoivent les codes source. Ces emboîtements sont la matière-même et le vrai défi de l’Oupawpo. Alors, nous avons bien quelques présomptions de contraintes mais nous laissons problématique la feuille de route de l’Oupawpo. Nous contribuons avec ce schéma préparatoire et inexact :


L’hypothétique Oupawpo trouvera sans aucun doute sur son chemin la sentence « Code is law » du juriste américain Lawrence Lessig (Dimensions politiques de la blockchain) que l’on peut traduire ainsi : la syntaxe 2 / code source fait la loi.

Conclusion : de l’ « essence » du numérique

Il existe à coup sûr d’autres sujets numériques potentialisables, c’est-à-dire « abordables en tant que sémantique » et « analysables en termes de syntaxe », sans compter cette complication Oupawpienne portant sur les intentions divergentes de l’auteur et du lecteur. Pourquoi pas X = mails (Oumapo, à ne pas confondre avec l’Ouvroir de marionnette potentielle) ou X = réseaux sociaux (Ourépo), etc. Il reste donc un mystère : malgré toutes ces possibilités, pourquoi n’existe-t-il pas encore d’Ouvroir numérique homomorphe à l’Oulipo ? L’inventaire des 6 arguments possibles, découlant de nos analyses et synthèses, fait froid dans le dos.

Livrés bruts et avec « séronie » (sérieux et ironie) :

  1. Le numérique, c’est du sérieux : il échappe à toute forme d’ironie, et l’on se demande parfois « comment ne pas avoir peur devant cette absence de raison dénuée de toute folie ? »19.
  2. Personne n’a le temps, l’envie ou la curiosité de potentialiser le numérique. Même si Hervé Le Tellier suggère que « la majorité des gens est bien plus con que la moyenne »20, ce n’est pas une raison pour jeter l’éponge.
  3. Le numérique est perçu plus ou moins consciemment comme un milieu technique immanent, aussi peu OuXpianisable que l’air. Si l’on veut, c’est comme si « les arbres poussaient [ici] en silence et [que] le règne animal limitait sa présence à des actes obscurs et muets »21. Ni arbres, ni animaux bien entendu, mais des présences numériques diffuses et incontrôlables…
  4. Le rapport syntaxico-sémantique du « lecteur » au numérique n’est pas d’une richesse inouïe puisqu’il s’agit essentiellement d’un rapport de consommation. Les humains questionnent donc très peu les artefacts numériques, « ces objets si parfaitement domestiqués qu’ils auraient fini par les croire de tout temps créés à leur unique usage »22.
  5. Le numérique, ce n’est pas du sens, c’est du nombre ; or, les mathématiciens le savent mieux que personne, la syntaxe mathématique du nombre n’est pas potentialisable. On dit par exemple « pour vous, je ne sais pas, mais moi, 14,28% de ma vie se passe un lundi »23 mais personne ne peut remplacer 14,28% par un autre nombre sans faire un bide (non loin de l’argument #1).
  6. Les « lecteurs » des syntaxes numériques sont en grande majorité des algorithmes et des machines, ce qui nous fait remarquer : la majorité des lecteurs d’aujourd’hui est bien plus cybernétique que la moyenne.

C’est surtout ça le problème.


Version pdf : Le numérique est-il potentialisable ? Réflexions du genre Oulipo…


1. Wikipédia – Oulipo
2. Wikipédia – L’Anomalie
3. Oulipo.net – Contraintes
4. L’origine de cette contrainte est expliquée par Marcel Bénabou lui-même ici : Oulipo 1966 : le tournant
5. BnF Les mardis de l’Oulipo
6. XPUB – 28 mars 2018 – Special Issue 5 – OuNuPo
7. Bénédict Beaugé / Sociétés & Représentations 2012/2 (n° 34), pages 125 à 13 – 2012 – Cuisine potentielle en puissance : l’Oucuipo
8. Roland Barthes / Annales, 1961, 16-5, pp. 977-986 – 1961 – Pour une psycho-sociologie de l’alimentation contemporaine
9. Par exemple « On va déguster » de François-Régis Gaudry sur France Inter.
10. François-Régis Gaudry / France Inter – 23 novembre 2014 – Happy Thanksgiving !
11. Georges Perec – 1985 – Penser / Classer
12. François Le Lionnais – 1973 – La LiPo (Le premier Manifeste)
13. Régine Detambel – La forme heureuse
14. Camille Bloomfield, Hélène Campaignolle-Catel – 2016 – Machines littéraires, machines numériques : l’Oulipo et l’informatique
15. Jacques Roubaud, cité dans Wikipédia – La Disparition
16. Si on tient absolument à le faire signifier, c’est-à-dire si on veut trouver de l’humain là-dedans, c’est tout au plus en tant qu’outil. Là, il faudrait aller voir par exemple Stiegler.
17. « Discours » au sens foucaldien, si l’on veut. Voir par exemple L’Ordre du discours d’où est tirée cette citation : « Je suppose que dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité ».
18. Cependant, le site Puissance & Raison est « propulsé » par un code WordPress dont nous-mêmes ne connaissons pas complètement les intentions. 70 000 signes pour encoder la page d’accueil dépasse largement notre simple intention d’afficher.
19. Raymond Queneau – 1941 – Les temps mêlés
20. Hervé Le Tellier – 1998 – Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable
21. Raymond Queneau – 1965 – Les fleurs bleues
22. Georges Perec – 1965 – Les choses
23. Hervé Le Tellier – 2003 – Guerre et plaies

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