Le corps de Turing

Alan Turing, 20 ans en 1931.

Quand on prétend voyager du côté du numérique, de l’intelligence artificielle et des mathématiques, il faut tôt ou tard évoquer Alan Turing. Nous allons le faire dès à présent, en poursuivant une idée : son corps, comme d’ailleurs celui de tout « chercheur », s’invite dans ses recherches, mêmes les plus abstraites, à son insu.

Le mythe

Nous commençons bien sûr par rendre hommage à Alan Turing, car cet homme singulier a contribué de façon déterminante à l’élaboration du concept « d’ordinateur » : aucun discours épistémologique sur le numérique et l’intelligence artificielle ne peut faire abstraction de ses travaux. Pour autant, s’il était singulier, il n’était pas seul : Alan Turing appartient à une lignée de nombreux autres acteurs de premier plan (Hilbert, Russell, Gödel, Shannon, von Neumann, Ulam…). Il n’y a pas, selon moi, un « avant » et un « après » Turing : il a contribué au progrès technico-scientifique continu propulsé par deux guerres mondiales. Dit autrement, « l’artefact ordinateur » n’avait pas besoin de Turing seul pour voir le jour mais c’est bien lui qui l’a, le premier, envisagé mathématiquement.

Il faut aussi, maintenant, faire « l’effort » d’un double dégagement : celui du mythe et celui de la culpabilité. Alan Turing a cassé le code d’Enigma, la machine de chiffrement nazie, et a ainsi contribué à la victoire alliée lors de la deuxième guerre mondiale. Sans lui, la guerre aurait, paraît-il, duré deux ans de plus… Malgré ce fait d’arme, étant notoirement homosexuel, il sera condamné en 1952 à la castration chimique et se suicidera deux ans plus tard en croquant une pomme empoisonnée (il n’est pas certain, au demeurant, qu’il y ait un lien entre sa condamnation et ce suicide). Cette pomme aurait, paraît-il, inspiré le logo d’Apple (ça, c’est faux)… Il fut ainsi, pendant 60 ans, une mauvaise conscience de l’Angleterre. Il faudra attendre 1983 et la biographie de Andrew Hodges1 pour que l’histoire de Turing commence à être connue au-delà des cercles scientifiques. La psychothérapie nationale s’achève le 24 décembre 2013 par un « Royal Pardon ». La boucle est bouclée avec le dévoilement de Turing au grand public par le film The Imitation Game, sorti en 2015. Alan Turing appartient désormais à l’histoire nationale.

Ce récit historique teinté de culpabilité ne rend pas grâce, du moins auprès d’un large public, à ses apports essentiels, bien que teintés d’ambiguïté, aux philosophies de l’esprit à l’époque du « computing ». Or ces apports se constituent essentiellement avant la deuxième guerre mondiale, avant les événements qui ont institué Turing en mythe. Examinons ceci.

Seul

Le père d’Alan Turing est un fonctionnaire de l’administration coloniale anglaise en Inde. Son épouse, Sara, revient en Angleterre mettre Alan au monde, en juin 1912. Elle passe une année avec son fils puis retourne en Inde. Alan passe toute son enfance dans une famille adoptive avec John, son frère aîné, qui déclare simplement :

A tort ou à raison, notre père avait décidé que lui et ma mère devraient retourner seuls en Inde, laissant leurs deux enfants en Angleterre avec des parents adoptifs. Alan et moi avons été confiés aux « Wards » –  nous les appellerions toujours les « Wards ».

Alan et John, élevés par « les Wards » dans le confort mais comme des quasi-orphelins, verront leurs parents lors de leurs retours réguliers en Angleterre. A l’occasion de l’un deux, à l’été 1921, sa mère trouve Alan profondément changé2 : « Alors qu’il avait toujours été très vif, presque agité, devenant ami avec tout le monde, il était devenu associable et rêveur ». En 1922, elle et son mari repartant pour l’Inde, « conserveront le souvenir douloureux d’Alan courant derrière leur taxi dans l’allée de l’école, les bras grand ouverts ». Alan n’était pas malheureux mais, comme n’importe quel enfant confronté à cette forme d’abandon, devra trouver des stratagèmes.

L’école dont Alan dévala l’allée s’appelait Hazelhurst. Commence ici, pour cet enfant devenu « rêveur » et « associable » des années de brimades et de moqueries. Le directeur de l’école le considérait comme « le genre de garçon destiné à être un problème pour n’importe quelle école ou communauté, étant, par certains aspects, antisocial ». Il paraît désordonné, négligé, inadapté et trouve refuge dans les sciences et l’observation de la nature.

Turing, croqué par un camarade en 1920, s’intéresse plus aux fleurs qu’à la partie de Hockey.

En 1926, Alan intègre Sherborne, une « public school ». Le jour de la rentrée coïncide avec une grève générale qui paralyse les réseaux de transports. Il décide de faire à bicyclette les 90 kilomètres qui séparent son domicile de sa nouvelle école, petit exploit relaté par les journaux locaux : cette rentrée a tout d’une fuite de Hazelhurst et le corps d’Alan se révèle sportif et audacieux.

A Sherborne, il continue pour ainsi dire sur sa lancée : il manifeste un goût prononcé et de véritables dons pour les sciences. Mais ses performances scolaires, notamment dans les matières non scientifiques, et ses « particularités » sont moyennement appréciées. Ainsi lui rappelle-t-on ce que l’on attend de lui3 :

S’il veut rester ici, il doit avoir pour objectif de s’instruire. S’il veut seulement devenir un spécialiste des sciences, il perd son temps dans une public school. […] Il passe apparemment pas mal de temps à investiguer les mathématiques avancées et néglige le travail de base, essentiel en toute matière. Son travail est sale.

Mais il s’accroche, seul.

Avec Christopher Morcom

Christopher Morcom

En 1928, il est admis en section scientifique à Sherborne et fait alors la rencontre décisive de Christopher Morcom, un élève de la classe supérieure. Il trouve pour la première fois un alter ego, un interlocuteur. Les deux garçons sont animés par la même passion pour les sciences, dont ils discutent nuit et jour. Alan développe une véritable admiration, probablement teintée de sentiments amoureux, pour son ami, qui canalise sa fougue et lui transmet son goût du détail et de la méthode. Mais Christopher meurt brutalement en février 1930. Alan entame alors sa trajectoire d’homme, à laquelle sa solitude intellectuelle et affective l’a déjà préparé. Cette trajectoire commence par un deuil terrible, effectué par un esprit autonome dans un corps énergique.

Alan Turing traverse une longue et douloureuse période de réflexion, pendant laquelle il est soutenu par l’idée qu’il doit, d’une façon ou d’une autre, poursuivre « l’œuvre » de son ami. Pendant au moins trois ans, si l’on en croit la mère de Christopher, il est travaillé par la question de savoir comment l’esprit est « engravé » dans la matière, et si celui-ci peut « survivre » à la disparition du corps. Il est évident que, si le corps de Christopher a disparu, son esprit est encore vivement présent pour Alan et pour ses proches. Il y a donc à l’évidence, pour l’esprit, un mode d’exister qui persiste. Mais lequel ? Peut-on le capturer ?

En 1932, il écrit à la mère de Christopher un court essai manuscrit, intitulé « Nature of Spirit », dans lequel il lui livre le fruit de ses réflexions. En voici la très étrange fin, qui mérite une citation in extenso :

Je pense personnellement que l’esprit est vraiment éternellement relié à la matière mais certainement pas toujours par le même genre de corps. Je croyais vraiment possible qu’à la mort, l’esprit rejoigne un univers complètement séparé du nôtre, mais je pense maintenant que la matière et l’esprit sont tellement connectés que cette proposition devient contradictoire. Il est cependant possible, même si c’est peu vraisemblable, qu’un tel univers existe.

Ainsi, pour ce qui est du lien entre l’esprit et la matière, je considère que le corps, en raison même qu’il est un corps vivant, peut « attirer » et s’attacher à un esprit et y rester fermement connecté tant qu’il est vivant et éveillé. Quand le corps est endormi, je ne peux pas savoir ce qu’il se passe, mais quand le corps meurt, le « mécanisme » du corps, qui retient l’esprit, disparaît et l’esprit trouve tôt ou tard un nouveau corps, peut-être immédiatement.

En ce qui concerne la question de savoir pourquoi nous avons un corps, après tout ; pourquoi nous ne vivons pas comme des esprits libres qui communiquent ; nous le pourrions probablement mais il n’y aurait strictement rien à faire. Le corps fournit à l’esprit quelque chose à quoi s’intéresser et quelque chose à faire (« The body provides something for the spirit to look after and use« ).

Ce curieux texte, rédigé à 19 ans, signe une première étape de son deuil. Il y dévoile un conflit intérieur qui ne le quittera plus : la logique du mathématicien échoue à résoudre le désir de l’homme (faire « revivre » son ami). Turing semble saisi d’une émotion comparable à celle exprimée par Carlo Goldoni, 150 ans plus tôt, alors qu’il luttait contre ses « humeurs »4 :

Notre esprit tient si étroitement à notre corps que, sans la raison qui est le partage de l’âme immortelle, nous ne serions que des machines.

L’âme immortelle est précisément ce qui échappe à toute mécanisation. C’est la part non mathématisable de Christopher, en quelque sorte. Mais la puissance du désir continuera d’animer toute son oeuvre scientifique. Ainsi que l’exprime le philosophe Jean Lassègue dans une émission récente5 :

Il va essayer d’accomplir le destin scientifique de Christopher Morcom et c’est déjà une coupure entre le corps et l’esprit. Il va être l’esprit de Christopher Morcom, incarné dans le corps d’Alan Turing… La coupure entre matériel et logiciel a, chez lui, un fondement psychologique extrêmement profond.

Turing et nous

En 1931, Alan Turing entre au King’s College, un environnement bien plus libéral que Sherborne, dans lequel son talent mathématique commence à s’épanouir pleinement.

Son travail culmine en 1936 avec la publication de l’article où il décrit sa célèbre « machine »6. Cette machine, au demeurant très simple, est en principe capable de calculer n’importe quoi, exactement dans le sens où l’ordinateur est capable d’exécuter tout programme imaginable : le corps / mécanisme de la machine est en quelque sorte capable d’accueillir n’importe quel « esprit » pourvu qu’il soit « calculable ». Mais le plus étrange est qu’il s’agit d’un travail de mathématicien, qui résout avec une méthode très inhabituelle (le plan d’une machine) un problème théorique fondamental posé par David Hilbert en 1900 (et résolu par Gödel avec d’autres moyens en 1931). Voici un court extrait de l’article de Turing :

Calculer consiste généralement à écrire certains symboles sur du papier. On peut supposer ce papier divisé en carrés comme un cahier d’arithmétique pour écolier. […] Le comportement du calculateur (« computer« ) est déterminé à chaque instant par les symboles qu’il observe, et son « état d’esprit » (« state of mind« ) à ce moment-là. On peut supposer qu’il y a une limite au nombre de symboles ou de carrés qu’il peut observer simultanément. S’il souhaite en observer davantage, alors il doit avoir recours à des observations successives…

Giuseppe Longo commente ainsi cette curieuse façon de faire, de personnifier cette machine5 :

Il s’immerge dans les phénomènes… Il se fait machine… Il se voit enfant qui calcule sur une feuille à carreaux… Ce n’est pas le corps humain, c’est l’abstraction de l’enfant qui doit faire des calculs sur des carreaux de la façon la plus naïve, sans aucun sens. Il n’y a pas de corporéité, il y a l’abstraction du geste… le geste minimal du calcul.

On connaît bien d’autres scientifiques ayant engagé leur corps en esprit dans leur recherche. On se souvient ainsi d’Einstein, par ailleurs grand sujet de discussions entre Alan et Christopher, qui nous proposait de voyager avec lui dans un train, un ascenseur spatial, ou sur un rayon de lumière…

C’est à se demander si l’esprit, l’intelligence, la raison ne sont pas uniquement destinés à résoudre des problèmes de corps (il y aurait alors autant de formes possibles d’intelligence que de corps possibles). Le problème du corps de Turing, si l’on peut dire, c’est le manque de Christopher. Sa machine, notre ordinateur, ne le résout pas mais s’est présenté comme une possibilité qu’il a examinée en mathématicien.

Nos corps sont tous traversés par le manque et le désir. C’est pourquoi, parfois (souvent ?), par lassitude peut-être, nous sommes prêts, comme Alan Turing, à croire en nos machines, à y chercher de quoi combler nos manques. Mais nous aurons beau fourrager, nous conclurons tôt ou tard comme lui : l’âme immortelle n’y est pas.

1. Andrew Hodges – Alan Turing: The Enigma – 1983
2. Sara Turing – Alan M. Turing – 1959
3. Andrew Hodges – Turing: A natural Philosopher – 1997
4. Carlo Goldoni – Mes mémoires pour servir à l’histoire – 1787
5. France Culture – « La Méthode Scientifique » de Nicolas Marin, Avec Jean Lassègue et Giuseppe Longo. « Alan Turing : l’homme derrière la machine » – 15 juin 2017
6. Alan Turing – On computable numbers, with an application to the Entscheidungsproblem – 1936

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