Gilbert Simondon, « philosophe de l’information » ?

Temps de lecture : 19 minutes


Gilbert Simondon (1924-1989)1, grand philosophe français de la technique et formidable penseur, fait l’objet depuis les années 2010 d’une (re)découverte par les théoriciens du numérique, en particulier aux États-Unis. Cependant, promu par eux « premier philosophe de l’information », a-t-il été bien compris ? Cette promotion nous semble en effet à bien des égards problématique et révélatrice de grandes difficultés à saisir philosophiquement le concept d’ « information » et à interpréter les travaux de Simondon sur le sujet. Nous examinerons cette question après avoir exposé quelques éléments de philosophie simondonienne. Le texte sera complété par deux brefs post-scriptums, l’un concernant l’éthique chez Simondon, l’autre proposant quatre pistes d’exploration.

Le « projet » de Simondon

A l’époque des premiers travaux de Gilbert Simondon, à la fin des années 1950, le monde connaissait une sorte d’épilogue scientifique et épistémologique de la seconde guerre mondiale. La cybernétique, l’informatique et les théories mathématiques de la communication déployaient leurs innombrables ramifications dans le tissu économique et social. Les industries renaissaient et les objets techniques proliféraient. Mais en même temps, du fait de ce mouvement, une grande tension se manifestait entre le monde des humains et celui des machines, et plus largement entre culture et technique. Le projet philosophique de Simondon portait à l’endroit-même de ce hiatus. Il s’agissait de légitimer en droit la place de la technique parmi les phénomènes culturels, au même titre que l’art ou la religion.

Bien entendu, toute la pensée, en particulier dans cet après-guerre, s’était emparée du phénomène technique – comment l’ignorer ? – mais la grande majorité des philosophes ne savait à peu près rien du fonctionnement interne des objets ni de la dynamique des phénomènes techniques dont ils faisaient la philosophie (cela vaut encore de nos jours). C’est d’abord à cette « réparation » des compétences que Simondon a procédé : selon lui un objet technique ne vaut pas par ses usages, que chacun comprend, mais par son fonctionnement, qui avant lui n’intéressait à peu près personne. Il fallait d’abord réussir cette reprise philosophique depuis les objets eux-mêmes et donc connaître, dans le plus grand détail possible, la physique, la chimie, l’électronique, la cybernétique… et leur histoire. Il fallait vouloir procéder au démontage du moteur à explosion, de la turbine Guimbal ou du tube électronique pour accéder aux véritables traces de l’homme dans ces machines, ainsi qu’à ce que nous pourrions appeler leur « essence ».

Kevin Twomey

Kevin Twomey – Calculator

Partant de ce projet, une philosophie complète a émergé. Nous en proposons un abrégé en trois parties nécessaires pour aborder la question centrale de l’ « information ».

Abrégé de philosophie simondonienne (1) : « individuation »

Pour envisager la technique comme phénomène culturel, il faut d’abord que ses objets, les objets techniques, intègrent la société des objets philosophiques. Ils doivent donc rejoindre un même plan ontologique, et c’est depuis ce plan solide que toute la pensée de Simondon se déploie. Précisons que le terme « objet technique » recouvre sans restriction tout ce que l’homme a fabriqué : arc et flèches, table, chaise, avion, moteur, transistor, etc. On peut être surpris par tant d’égards accordés à ces objets : peut-on faire l’ontologie d’un marteau ? Ils sont pourtant méthodologiquement nécessaires car il faut d’abord procéder à cette « élévation » de l’objet technique pour reléguer ses usages au second plan, investiguer ses relations au monde et le penser simplement dans son être.

Une fois admis à disposer d’une essence, une sorte de réaction en chaîne se produit dans tout le plan ontologique. Les autres choses disposant déjà de ce statut (l’humain en particulier) se trouvent déphasées et devoir rendre compte d’une compatibilité avec l’objet technique. Le propre de la technique contamine tout le reste et il apparaît cette sorte d’équation à résoudre :

Objets techniques + Ontologies en place → ?

Mais sa résolution n’est pas si simple et c’est au prix d’une certaine complexité, s’appuyant sur une grande connaissance philosophique, scientifique et technique que Simondon a pu élaborer sa solution.

Quel est donc ce « propre » de la technique ? Il réside principalement en ce que les objets se perfectionnent, non pas au sens où leurs fonctions progressent mais au sens où leur fonctionnement devient plus efficient (nombre d’éléments, poids, consommation d’énergie…). Simondon a proposé de nombreux exemples de ce phénomène de passage de ce qu’il appelle l’ « abstrait » au « concret », du plan de principe originel à une forme plus naturelle de l’objet, acquise par son intégration graduelle dans le milieu de fonctionnement, au sens génétique de ses versions successives. Mais si l’homme est l’instigateur et l’ingénieur de cette évolution, l’objet porte cependant en lui ses potentialités d’évolution (lois physico-chimiques, etc.). Voici donc l’observation de base de Simondon, que nous formulons ainsi : c’est le processus évolutif lui-même qui constitue l’ « essence » de l’objet technique.

De retour sur le plan ontologique, nous sommes ainsi invités par Simondon à penser à une génétique de l’être technique, à une ontogénèse. L’équation est ainsi résolue :

Objets techniques + Ontologies en place → Ontogénèse

Par contamination du plan ontologique, l’être de toute chose, de l’objet technique à l’organisme vivant en passant par les sociétés, est identifié, non pas a priori, mais à chaque instant. Ce que Simondon appelle un « individu » est déterminé au fur et à mesure par un principe d’ « individuation » qui caractérise progressivement sa place propre, naturelle et « concrète » dans le monde. Ainsi2 :

Simondon est le philosophe de l’individu. […] Il s’agit précisément pour lui de formuler une ontologie de la réalité qui soit une ontogenèse des individus, ce qui revient à substituer le problème de l’individu à la question de l’être. […] il s’agit pour lui d’opérer un véritable renversement du privilège ontologique accordé par la métaphysique classique à l’être sur le devenir, au résultat sur l’opération, à l’individu sur l’individuation, et d’en faire la condition de toute connaissance complète de la réalité.

Il n’y a pas d’individu mais, à tout moment, des individuations. C’est « l’individuation qui porte la charge ontologique » et « ce qui est un postulat dans la recherche du principe d’individuation, c’est que l’individuation ait un principe ». Il n’y a plus à chercher le principe premier de l’être, préalable à son devenir, objet d’une enquête toujours incomplète. Il est , maintenant, dans son individuation qui est totalement connaissable bien que jamais achevée. Comme il n’y a pas d’individu constitué à connaître, il n’y plus de distinction à faire entre sujet et objet, entre observateur et observé. Il n’y a que des individuations en rapport de composition. Voici pourquoi Simondon est aussi un penseur pour le digital et le monde de l’information : l’homme et l’objet technique seraient des individuations en rapport de composition et donc, d’une certaine façon, considérés d’égal à égal. Nous reviendrons plus loin sur ce point essentiel mais pas toujours convenablement interprété en « philosophie de l’information ».

Abrégé de philosophie simondonienne (2) : « métastabilité »

Pour aborder la question centrale de l’information, il faut passer, même de façon sommaire, par celle de la dynamique de l’individuation. Nous l’avons souligné, Gilbert Simondon connaissait très bien les principes physiques, chimiques, électriques… qui gouvernent le fonctionnement des objets techniques. Son vocabulaire philosophique et les images mentales que l’on peut former sont bien souvent en analogie avec ces principes, et plus particulièrement ceux régissant les systèmes thermodynamiques. Cela produit une langue philosophique singulière, imprégnée de connotations scientifiques, ambivalente parfois.

L’individu est ainsi une « phase » de l’être. Une phase n’est pas un moment de l’être dans une succession temporelle mais plutôt un état possible, le domaine des possibilités constituant ce que Simondon appelle le « préindividuel ». Le préindividuel est la charge qui potentialise en permanence le processus d’individuation en équipant l’individu d’un état « métastable », donc ni stable, qui signerait l’achèvement du processus d’individuation (l’inerte ou la mort), ni évidemment instable et donc sans principe ontologique. Le schéma suivant laisse croire qu’il y a un « dedans » et un « dehors » de l’être, que l’individu résulte d’un processus d’individuation alors qu’il en est le milieu, etc. mais nous osons malgré tout ce geste peu philosophique :

Etre simondonien

L’individu est un entre-deux, un instant entre des potentialités antérieures et des potentialités postérieures, un lieu pour l’individuation. Il reste en même temps chargé, par le préindividuel, de toutes les potentialités à la fois. On « voit » mieux ainsi que l’individuation correspond « à l’apparition de phases dans l’être qui sont des phases de l’être ».

Abrégé de philosophie simondonienne (3) : « transduction »

Comment l’individuation se produit-elle ? Quelle est sa dynamique ?

L’individuation consiste en la résolution d’une certaine tension entre l’individu et son milieu, qui s’en trouvent alors tous les deux affectés et recomposés (parce qu’ils sont métastables). Cette résolution se propage par « transduction », terme emprunté à Jean Piaget qui l’utilisait pour désigner le raisonnement du jeune enfant par analogie immédiate (deux événements ou objets sont fusionnés en un schème unique du fait qu’ils sont perçus simultanément). Chez Simondon, la transduction se définit comme (nous soulignons) « une opération physique, biologique, mentale, sociale, par laquelle une activité se propage de proche en proche à l’intérieur d’un domaine, en fondant cette propagation sur une structuration du domaine opérée de place en place » (l’image canonique utilisée par Simondon est celle du phénomène de cristallisation). Ainsi3 :

La transduction désigne l’opération par laquelle deux ou plusieurs ordres de réalité incommensurables entrent en résonance et deviennent commensurables par l’invention d’une dimension qui les articule et par passage à un ordre plus riche en structures.

La dynamique de l’individuation procède ainsi par la résolution d’une incompatibilité entre deux réalités (que Simondon appelle une « disparation ») qui sont, non pas en relation, mais simplement en contact.  Il n’y a évidemment aucune raison pour que les choses du monde soient a priori compatibles entre elles. C’est la transduction qui résout la simultanéité contingente de leurs différences, de leurs disparations. Ce qui reste identique avant, pendant et après ce contact, ce qui résiste et définit leur être, c’est donc leur individuation.

Nous voyons ainsi se déployer la vision d’un monde constitué d’essences en contact, contingentes les unes aux autres donc forcées d’entrer en résonance, ontogénétiquement différenciées par un processus d’individualisation que nous pouvons résumer ainsi de façon imagée : « mes » transformations au contact du monde – les autres, la société, les objets techniques – révèlent « mon » être.  L’objet technique peut naturellement tomber sous cette catégorie puisque, par transduction avec les utilisateurs, les concepteurs, l’environnement politique et social etc. il s’individualise et montre donc, en quelque sorte, ce qu’il est vraiment. Il se « concrétise » (se naturalise) au contact de ce milieu extérieur qu’il modifie en retour.

Simondon et la question de l’information

Si Gilbert Simondon est empoigné par les penseurs actuels du numérique, c’est d’abord parce qu’il fut lié au courant cybernétique autour des années 1960. Il est en revanche peu probable que tout ce que nous venons d’évoquer fut inspiré principalement par la cybernétique, la plupart des exemples qu’il donnait étant issus de toutes sortes de technologies : moteurs, tubes électroniques, cristallographie, mécanique, etc. Malgré tout, la cybernétique de Norbert Wiener et la théorie mathématique de la communication élaborée par Claude Shannon juste après la guerre ont assurément joué à un rôle significatif dans le réglage de son travail philosophique. Là encore, il faut expliquer un peu.

Shannon concevait l’information comme un contenu, une structure sans signification à transporter d’un point A à un point B. La théorie mathématique de la communication établit comment récupérer cette structure, quasi-intacte, au point B malgré l’encodage, les erreurs et limitations de la transmission. Shannon résolvait donc un problème d’ingénierie de transport d’une information, qui est intrinsèquement une chose structurée. Les cybernéticiens ont cependant très vite perçu que le « point de vue » des systèmes émetteurs et récepteurs devait être pris en compte et qu’il n’y a pas d’information sans système. Dans un article sur lequel nous reviendrons plus loin, Andrew Iliadis évoque ainsi le psychologue et linguiste Charles E. Osgood qui considérait l’information au sens de la théorie mathématique mais, en même temps, notait que les séquences de communication amènent4 :

[…] en permanence le récepteur à ce que l’on peut appeler des « points de choix » [ « choice-points » ], point ou la compétence suivante mise en œuvre n’est pas vraiment prévisible à partir du seul produit objectif de la communication. La dépendance de « je n’aurais pas dû laver la voiture » à « on dirait qu’il va pleuvoir aujourd’hui », le contenu du message, provient de déterminants dans le système sémantique qui « charge » effectivement les probabilités de transition sur ces points de choix.

Norbert Wiener, père fondateur de la cybernétique, avec qui Simondon avait pu échanger, a nuancé aussi à sa manière la théorie de la communication en posant, comme le note Iliadis, que :

Les données transmises importent moins que les données pouvant pénétrer dans les systèmes communicants « au point de servir de déclencheur à l’action ».

En bref, une information vaut par la sémantique, la charge de sens qui se résout dans le système récepteur par une action / réaction. Cette conception de l’information s’accorde évidemment bien avec la philosophie simondonienne, qui la prolonge, la déphase, l’amplifie et lui donne toute l’épaisseur de sa vision ontogénétique. On retrouve ainsi chez Simondon l’idée que le système récepteur, qui seul peut qualifier en information l’énergie reçue, est modifié ou s’individualise non pas en force, c’est-à-dire par une quantité d’énergie reçue équivalente à celle dépensée pour son changement de phase, mais par « amplification » de l’information, petite quantité d’énergie reçue par une ouverture. C’est la métastabilité, la charge de préindividuel, qui permet ce changement de phase à partir d’un germe informationnel qui n’a de sens pour le récepteur que dans la mesure où ce germe catalyse chez lui une opération d’individuation. L’ancrage principal du concept d’information dans la philosophie simondonienne est donc le suivant5 :

Le fait qu’une information est véritablement information est identique au fait que quelque chose s’individue. […] Elle est ce qui passe d’un problème à l’autre, ce qui peut rayonner d’un domaine d’individuation à un autre domaine d’individuation.

Comme les cybernéticiens, Simondon précise que « l’information ne peut se définir en dehors de cet acte d’incidence transformatrice et de l’opération de réception »6 mais il généralise le concept à tous les actes d’incidence (nous soulignons) :

Être ou ne pas être information ne dépend pas seulement des caractères internes d’une structure ; l’information n’est pas une chose, mais l’opération d’une chose arrivant dans un système et y produisant une transformation. […] Est virtuellement récepteur toute réalité qui ne possède pas entièrement en elle-même la détermination du cours de son devenir.

Il précise enfin dans un autre ouvrage7 que l’information est (nous soulignons) :

La tension entre deux réels disparates ; elle est la signification qui surgira lorsqu’une opération d’individualisation découvrira la dimension selon laquelle deux réels disparates peuvent devenir système ; l’information est donc une amorce d’individuation, une exigence d’individuation, elle n’est jamais chose donnée ; il n’y a pas d’unité et d’identité de l’information, car l’information n’est pas un terme ; elle suppose tension d’un système d’être ; elle ne peut être qu’inhérente à une problématique.

Une chose devient une information au moment où elle entraîne le récepteur dans un mouvement d’individuation : elle est « inséparable de l’événement »8. L’information est ainsi une « in-formation ». La chose émise par un émetteur n’est pas une information tant qu’elle n’a pas in-formé un récepteur, c’est-à-dire initié une « opération d’individualisation » par laquelle il résoudra une tension de disparation véhiculée par cette chose, un problème inhérent à cette chose pour lui.

Que devient cette très délicate vision de l’information (Simondon s’y reprend plusieurs fois, cherchant inlassablement les mots justes) dans la « philosophie de l’information » ?

Simondon, « philosophe de l’information » ?

Dans l’article De l’infosphère à une éthique gazeuse rédigé en mars 2018, nous avions présenté cette « philosophie de l’information » développée par le philosophe romain Luciano Floridi. Nous voulons examiner ici pourquoi et comment Gilbert Simondon est convoqué par ces philosophes de l’information et ce qu’il vient faire dans cette curieuse affaire dont le postulat de base est : tout est information.

Les maîtres de l’époque étant les puissances du numérique qui organisent notre « milieu naturel digital », ils disposent là d’une ébauche philosophique bienvenue pour leur entreprise. On peut évidemment commencer par ceci : tout est « agent informationnel », qu’il s’agisse de systèmes informatiques, de choses, de plantes ou d’humains. Rien n’est plus pensé depuis leurs différences mais au contraire depuis ce principe qui pose une équivalence ontologique humain / artefact. L’humain est ainsi réduit à n’être qu’un agent informationnel dans le milieu numérique, l’ « infosphère », à l’instar de toute chose saisie par ce milieu et dont l’image numérique est le seul être possible (on pourrait presque qualifier ceci de « biais professionnel »…).

La nécessité d’une philosophie sérieuse a pu être à l’origine de la soudaine (re)découverte des travaux de Simondon mais il y a surtout ces trois points de contact :  le lien de Simondon avec la cybernétique, ses développements autour du concept d’information et enfin, et peut-être surtout, sa philosophie « d’équivalence » technique / culture dont nous avons dit quelques mots. Les théoriciens du numérique ont une riche moisson conceptuelle à effectuer, en particulier Andrew Iliadis, professeur américain de l’université Temple de Philadelphie, qui se présente ainsi9 :

Mon travail porte sur les implications sociales du digital, plus particulièrement de l’informatique sémantique (métadonnées, web-schémas, graphes de connaissances, ontologies appliquées) et l’informatique incorporée [ embodied computing ] (wearable, intégrable, ingérable, implantable).

Iliadis porte haut les couleurs de la « philosophie de l’information » et des travaux de Luciano Floridi. Son article (cité plus haut) commence ainsi :

Le philosophe français Gilbert Simondon fut le premier véritable philosophe de l’information […]

C’est pour le moins direct ! Iliadis propose dès lors une lecture de Simondon imprégnée de certains arrangements conceptuels, ancrés sur une vision désincarnée de l’individu que cet autre article10 décrit assez bien (ajouts entre crochets – nous soulignons) :

L’Utilisateur-Comme-Individu [  des systèmes d’information  ] pourrait ne plus être entendu comme un agent singulier réalisant des choix intersubjectifs [ choice-points d’Osgood ? ] relativement à une intentionnalité autonome. Ils seraient davantage considérés comme des « Ça » [ « it » ] impersonnels: des organismes-processus s’individuant dans la résolution locale d’une disparation, en tant qu’invention d’une compatibilité entre des domaines et des demandes hétérogènes.

Le vocabulaire simondonien est bien présent mais l’humain est évidemment assimilé à un organisme / processus, résolvant au passage, comme nous l’avons vu plus haut, cette équation ontologique :

Humains + Systèmes d’information → Agents informationnels

Le soubassement des propos d’Iliadis est une proposition de « transfert » des notions simondoniennes par l’égalité stricte :

Agent informationnel = Individu

Ceci étant supposé, Iliadis indique quelques pistes d’application de la philosophie simondonienne au domaine du numérique. En voici une :

Une ontologie de l’information d’inspiration simondonienne nous permet de dépasser la dichotomie sujet-objet et de considérer plutôt la présence de l’humain dans l’objet technique, et vice versa, comme un ensemble.

Il y a, nous semble-t-il, une lecture de Simondon un peu forcée par celle du monde comme infosphère, où il s’agit moins d’articuler de délicates individuations que d’hybrider humains et artefacts communicants. La « présence de l’humain dans l’objet technique » doit être comprise au sens strict et non pas, comme Simondon, au sens philosophique. Le « vice versa » signifie : implants et prothèses. L’hybridation n’a pas été pensée par Simondon et requiert, à coup sûr, une nouvelle analyse philosophique (Les miroirs du « Je »). Une mise à l’épreuve des concepts simondoniens peut cependant être envisagée.

Le principal problème posé par la convocation de Simondon relève de l’éternelle confusion entre carte et territoire. Les éléments de la carte, les agents informationnels, sont ontologisés en lieu et place des authentiques individus. Dans ce monde miniature, tout ressemble à ce que dit Simondon (individuation, disparation, phases, transduction…) d’abord parce que le vocabulaire de Simondon est d’inspiration technique et ensuite parce que l’information est, effectivement, quoique seulement dans le monde réel, inséparable du concept capital d’individuation. La philosophie simondonienne, appliquée à la carte, fournit du vocabulaire mais perd sa substance philosophique pour n’être plus que méthode et technique (ce n’est pas tout à fait rien non plus). Cela donne par exemple ceci :

S’il avait vécu assez longtemps pour assister au déferlement des nouvelles approches de l’information et de leurs avancées technologiques – big data, ontologies informatiques, cloud – Simondon aurait été réconforté de constater que tout ce qu’il avait dit au sujet de la signification ontologique de l’indétermination et de l’interopérabilité de l’information était exact.

Il n’aurait probablement pas été « réconforté » mais il aurait cherché, non plus à humaniser la technique comme dans son projet initial mais plutôt à ré-humaniser une culture digitalisée en complétant sa réflexion philosophique par cette nouvelle question : quelles sont les traces de la technique dans l’homme ?

Selon nous, Gilbert Simondon n’était donc pas un « philosophe de l’information », au sens où certains exégètes américains l’entendent. C’était avant tout, comme Ludovic Duhem l’a justement relevé, un « philosophe de l’individu ».


Post-scriptum (1) : quelques mots sur Simondon et l’éthique

Il nous semble utile, puisque la philosophie de l’information vise une « éthique de l’information », de dire quelques mots au sujet de l’éthique dans l’œuvre de Simondon.

Le philosophe Vincent Bontems relève l’incroyable ouverture de la célèbre thèse de Simondon intitulée « Du mode d’existence des objets techniques » où « on trouve cette affirmation saisissante que dans la réalité technique il y a une réalité humaine, que c’est la tâche de la philosophie de montrer cela, que cette tâche est analogue à celle qu’elle a jouée pour l’abolition de l’esclavage et l’affirmation de la valeur de la personne humaine »11. Rien de moins ! Le constat est le suivant : si nous sommes aliénés aux machines, c’est que nous avons conçu les machines comme « esclaves » au service du productivisme. Pour nous libérer de notre propre aliénation aux machines et vivre harmonieusement avec elles, il faut donc commencer par les libérer. Cela demande qu’elles intègrent d’abord le monde des significations – accomplissement de la philosophie simondonienne – afin que nous puissions établir avec elles un rapport éthique, par exemple pour leur entretien, leur recyclage, leur entreposage, leur manipulation…

Simondon entretenait cette éthique avec tous les « individus ». Vincent Bontems raconte :

Un fils de Gilbert Simondon m’a raconté un jour que c’était quelqu’un qui ne tolérait pas qu’on passe la tondeuse à gazon avant que l’herbe ait eu le temps d’arriver à maturité, de se reproduire, ce qui est vraiment analogue à une certaine éthique de la chasse.

Évidemment l’ « éthique de la chasse » ne parlera pas à tous, mais on comprend le propos. La vision ontogénétique de Simondon pourrait encore être traduite ainsi : il faut respecter et protéger l’ « individuation » sur le lieu de l’individu, qui fait apparaître les phases de l’être et le déploie dans toute ses dimensions. Cette exigence est donc également valable pour nos objets.


Post-scriptum 2 : questions pour aujourd’hui

Voici quatre pistes à explorer, par nous-mêmes ou par d’autres.

  1. Quel dialogue établir avec l’autopoïèse ?

S’agissant du vivant, Simondon est selon nous une sorte de maillon entre la doctrine cybernétique et le courant autopoïétique de Maturana et Varela (Francisco Varela, l’hétérodoxe suivi de Les miroirs du « Je »). Le principe du « couplage structurel » est en particulier très évocateur des théories de Simondon. Quel dialogue technique et philosophique peut-on établir entre la théorie autopoïétique et la philosophie de l’individuation ?

  1. Peut-on fabriquer un artefact vraiment métastable ?

La métastabilité étant une condition d’accès à l’individuation, on peut raisonnablement se demander ce qui caractériserait un système artificiel suffisamment métastable pour naître « concret » et disposer d’un « potentiel d’être » significatif.

  1. Revenir à l’encyclopédisme ?

Simondon nous manque, non pas tant sa philosophie élaborée pour une ère de réparation mais surtout sa méthode philosophique relevant, comme il la qualifie lui-même d’un, « encyclopédisme »12 :

L’encyclopédisme suppose qu’une telle communication [ entre éléments de savoir ] est en droit possible entre tous les éléments de toutes les espèces de savoir.

Ceux qui pénètrent dans les textes de Gilbert Simondon ne peuvent qu’être saisis par leur intense foisonnement, la variété des exemples empruntés au vivant, à l’inerte, à la technique, l’écho incessant qui se propage entre tous les domaines de la connaissance. Il revendique cet encyclopédisme comme méthode pour décrire le monde avec justesse mais c’est réflexivement aussi qu’il envisage le monde comme une encyclopédie où chaque élément est « en droit » de communiquer avec chaque autre. Les exemples sont parfois saisissants :

Les chariots de mine communiquent avec le milieu, tantôt boueux, tantôt pierreux, par l’intermédiaire des rails en bois et des poutres d’Agricola décrit dans De Re Metallica

Il n’y a pas d’être sans mise à l’épreuve d’autres êtres, de différences, et par conséquent sans communication. C’est cette forme d’encyclopédisme qui permet d’établir d’authentiques connexions entre différents domaines du savoir et de rénover les idées. Mais qui en serait encore capable aujourd’hui ?

Il est enfin à se demander si les concepts eux-mêmes ne devraient pas faire l’objet d’une analyse génétique, tant leurs relations, croisements, contacts produisent des effets de sens similaires à ce que décrit Simondon pour les individus.

  1. Une philosophie de la « différence » du vivant est-elle encore possible ?

Tout projet d’ordre ontologique porte en lui le risque d’ « écrasement » des singularités et des différences. Au fond, ce fut bien, semble-t-il, le projet de Gilbert Simondon cherchant à nous montrer en quoi les objets techniques étaient chargés, comme nous, comme n’importe quel être vivant, de signification. C’est bien aussi le projet des philosophes de l’information avec cette ontologisation « compactante » de l’information. Mais Simondon a, en revanche, toujours distingué le vivant de l’inerte et pris soin d’en relever les profondes différences. Y a-t-il encore une philosophie possible pour penser cette différence ou sommes-nous sommés de toujours nous confondre avec nos productions techniques, aussi intelligentes soient-elles, pour le plus grand bénéfice de la pensée transhumaniste ?


Version pdf : Gilbert Simondon, « philosophe de l’information » ?


1. Wikipédia – Gilbert Simondon
2. Ludovic Duhem / Appareil [En ligne], 2 | 2008 – 16 septembre 2008 – « L’idée d’« individu pur » dans la pensée de Simondon »
3. Wikipédia – Transduction (Simondon)
4. Andrew Iliadis / communication +1. 2. 10.7275/R59884XW – 2013 – Informational Ontology: The Meaning of Gilbert Simondon’ s Concept of Individuation
5. Gilbert Simondon / Paris, Jérôme Millon, 2005; réédition révisée, 2013 – L’individuation à la lumière des notions de formes et d’information
6. Gilbert Simondon / puf – 2010 – Communication et Information (cours et conférences)
7. Gilbert Simondon – L’individu et sa genèse physico-biologique
8. Jean-Yves Château / Presses Universitaires de France – 2015 – Présentation : Communication et information dans l’œuvre de Gilbert Simondon
9. andrewiliadis.com
10. Neal Thomas / Culture Digitally – 19 novembre 2014 – Choice or disparation? Theorizing the social in social media systems
11. France Culture – Les chemins de la connaissance – Objets trouvés 3/4 – 17 avril 2013 – avec… Gilbert Simondon Du Mode d’Existence des Objets Techniques
12. Ibid 6

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2 Responses

  1. Passionnant
    Moi qui croyais qu’une information était une « différence qui fait une différence »…. le voici catapulté en plein univers Simondonien, inconnu de moi autrement que du nom de son auteur, et enrichi de ces belles ouvertures
    Merci Arnaud
    Et que va-t-on faire si l’humanité devient un simple agent informationnel au service de la techno sphère…. ? Voilà une pandémie dont on devrait aussi parler … non ? C’est nous qui devenons un insupportable virus …?

    • Arnaud Bénicourt dit :

      Merci encore Joël pour cette « joyeuse » lecture ! Je ne sais pas ce que Simondon pensait de la définition de Bateson mais vous la rappelez malicieusement car elle semble faire le pont entre la forme (« la différence ») très « théorie de l’information » et la transduction de la forme dans le récepteur (« qui fait la différence ») très « simondonienne »…
      Je ne sais pas si nous devenons un « insupportable virus » mais nous avons été contaminés par un virus de l’information qui nous transforme, aussi sûrement que le coronavirus, en êtres informationnels. A quand le vaccin ??

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