Elon Musk, vassal spécial

Temps de lecture : 20 minutes


Brosser le portrait d’Elon Musk, c’est brosser le nôtre…

Dans le ciel étoilé… Knight Moves

Par cette chaude soirée du 23 avril, il y eut ce spectacle très inhabituel sur la voute céleste : un train d’étoiles filant au ralenti. SpaceX, l’une des sociétés d’Elon Musk, avait lancé la veille une soixante de satellites de la constellation Starlink (Émergence du milieu naturel digital). Le ballet a duré cinq bonnes minutes et nous étions envahis par la première véritable sensation physique du milieu naturel digital. Aux 400 à 500 satellites Starlink déjà en orbite viendront s’ajouter des milliers, voire des dizaines de milliers d’autres, sans compter ceux des constellations concurrentes en préparation. Rappelons que comme, selon le « traité de l’espace » de 1967, l’espace extra-atmosphérique au-delà des 100 kilomètres n’est la propriété de personne, il peut être arraisonné par n’importe quel « seigneur ». Les astronomes protestent car les trainées lumineuses rendent leurs clichés inutilisables. Ce n’est ni grave, ni important1 :

Elon Musk balaye ces inquiétudes, se disant convaincu que ses satellites n’auront aucune conséquence sur les découvertes astronomiques et que, s’il le faut, leur surface sera peinte en noir.

Elon Musk est un bon vassal du système technique : il a toujours une solution. Les opérateurs satellite s’inquiètent de la saturation des orbites basses, des risques de collision accrus et des chutes de débris… Mais :

Elon Musk répond que tous ses satellites sont dotés de propulseurs capables de les faire retomber sur Terre en fin de vie.

Elon Musk est un excellent ingénieur et il a toujours une solution. Et puis, ces quelques inconvénients (nous passons sur la pollution terrestre provoquée par la fabrication, le lancement et le remplacement perpétuel de ces satellites, le million d’antennes au sol qu’il faudra fabriquer et maintenir…) valent bien la chandelle car, il nous le promet, grâce à Starlink, les 3% à 4% de la population mondiale exclus du haut débit « pourra regarder des films en haute définition, jouer à des jeux vidéo et faire tout ce qu’ils veulent ». Cela vaut bien, effectivement, quelques griffures sur les clichés astronomiques. Mais il dit cela distraitement, sans motivation apparente, parce que franchement ce projet est déjà sur orbite et ce n’est pas là où il veut en venir. Il intervient devant un public conquis mais parle comme s’il était seul. Il se rappelle :

Tout l’objectif de SpaceX est de contribuer notre existence interplanétaire.

SpaceX multiplanet species

Starlink n’est que l’un moyen d’accumuler suffisamment d’argent pour gagner la planète Mars, y vivre et peut-être y mourir. Il prononce cette phrase qui résume assez bien sa dynamique, évoquant celle du cavalier aux échecs :

Il faut que nous [ SpaceX ] fassions très attention à ne pas rester coincés dans un maximum local.

C’est une métaphore que les mathématiciens et les physiciens comprennent intuitivement. Il n’ira pas sur mars avec les fusées qu’il a mises au point pour lancer ses satellites à la face de l’humanité, rejoindre la station spatiale internationale ou orbiter autour de la lune. Il occupe un « maximum local » économique et financier dont il doit s’extraire immédiatement pour concevoir un véritable vaisseau spatial. Il s’agit du projet « Starship », l’objectif maximum de Musk.

SpaceX Starship

Les trainées lumineuses laissées en ce chaud soir de printemps ne sont que les indices de ce projet plus grandiose, quel que soit le prix à payer pour une planète devenue obsolète. Comme dit son ex-femme Justine : « Il gouverne par la force de sa volonté. Ce qu’il obtient a un prix, parfois pour Elon, parfois pour ses proches. Mais il y a toujours quelqu’un qui paie ». En l’occurrence, notre tour est peut-être venu.

Lui : « par-delà le bien et le mal » (bio express)

Elon Musk est né le 28 juin 1971 à Pretoria dans l’Afrique du Sud de l’apartheid2 :

Les Musk étaient une race presqu’autant qu’une famille, avec une estime d’eux-mêmes en tant qu’explorateurs et aventuriers. Chaque Musk est capable de raconter l’histoire d’ancêtres dont les réalisations servent d’inspiration et dont l’énergie est un héritage – un grand-père qui a gagné une course du Cap à Alger ; une arrière-grand-mère qui a été la première femme chiropraticienne au Canada ; des grands-parents qui ont été les premiers à voler d’Afrique du Sud en Australie dans un avion monomoteur. « Sans vouloir paraître condescendant, il semble que notre famille est différente des autres », déclare Tosca Musk, la sœur d’Elon. « Nous prenons plus de risques ».

Il n’y a pas beaucoup plus à comprendre au sujet d’Elon Musk, sauf peut-être encore ceci :

« C’est plutôt dur en Afrique du Sud », dit Kimbal Musk [ frère d’Elon ]. « C’est une culture rude. Rude, vous imaginez ? Eh bien, c’était encore plus rude que cela ».

Elon Musk fut un garçon malmené, solitaire, enfermé dans ses livres et qui eut très tôt le projet d’émigrer aux États-Unis et de devenir américain ; c’était son « objectif Mars » de l’époque. Il passe par le Canada, sorte de « maximum local », grâce à sa filiation maternelle, et il obtient la nationalité canadienne en 1988. Cette étape lui permet enfin d’émigrer aux États-Unis en 1992, à l’âge de 21 ans. Il est naturalisé américain en 2002. Mission accomplie ! Entre temps, avec son frère Kimbal, il crée Zip2 (solutions internet pour les entreprises) en 1995, revend Zip2 en 1999 et empoche 22 millions de dollars au passage, crée X.com (banque en ligne) qui deviendra Paypal en 2001, touche 180 millions de dollars à sa revente en 2002. Le voici donc (relativement) riche et américain. La conquête de l’espace peut commencer.

Il crée SpaceX en 2002, prend le contrôle de Tesla en 2008, crée Neuralink et The Boring Company en 2016. Entre temps, il lance les initiatives Hyperloop, Powerwall ou encore OpenAI… En août 2017 il est à la tête d’une fortune estimée à 20 milliards de dollars. Il se prend désormais pour l’ « innovateur en chef » d’un monde qui peine selon lui à définir un avenir désirable et à se donner les moyens de l’atteindre, qui manque de force et de vision3. Sur ce point, nous ne pouvons que lui donner raison.

Passons sur les épisodes, trahisons, quasi-faillites… qui ont forgé, déjà, la « légende » Elon Musk et divisé le monde en trois camps : ceux qui l’adulent, ceux qui le croient fou, et ceux qui l’adulent et le croient fou (« parfois il faut un psychopathe pour montrer le chemin à l’humanité »4). A nous il laisse l’impression d’un homme resté en quelque sorte « locked-in » et en dialogue incessant avec lui-même (nous n’existons que comme de vagues écho du monde réel perçus dans un rêve), celle d’un homme plus « relentless » encore que Jeff Bezos (Homo Amazonus – lui et Bezos ont aussi en commun ce petit égocentrisme du nom de domaine – relentless.com pour Bezos et x.com pour Musk). Musk suscite enfin l’image de cette liane tropicale, le Sipo Matador, qu’évoque le philosophe Onfray dans Cosmos au sujet de Nietzsche, et qui détruit progressivement son arbre support en cherchant à gagner la lumière de la canopée, « par-delà le bien et le mal ».

Nous : « ultra-capitalisés »

Ce n’est pas tant cette « liane » qui nous intéresse que l’arbre moribond qui lui permet de se diriger vers le ciel, c’est-à-dire nos systèmes économiques, politiques et sociaux. Que sommes-nous devenus pour que quelques-uns puissent ainsi décider des avenirs que nous devons désirer ? Impuissants, assurément ! Nous vivons aujourd’hui, en partie évidemment, dans les rêves de Steve Jobs, Bill Gates, Jeff Bezos ou Elon Musk… sans oublier Thomas Edison, peut-être le premier d’entre eux, Edison qui a « éclairé » le monde, progrès fantastique, non sans avoir grillé vivant de nombreux animaux lors de ses expériences ni écrasé brutalement la « concurrence ». La tech n’a jamais appartenu à de gentils ingénieurs pétris d’éthique.

Le carburant qui permet à ces entrepreneurs de « changer le monde » sans passer par la case démocratie, c’est ce que l’économiste Michel Volle a appelé l’ « ultracapitalisme » et dont la tech fournit la soldatesque. Michel Volle nous rappelle, dans un raccourci saisissant, de quoi il s’agit5 :

En 1975 émerge le « système technique » fondé sur la synergie entre la microélectronique et le logiciel. La fonction de production, la fonction de coût sont transformées. Il en résulte une économie où l’incitation à la prédation est forte, avec la généralisation de la concurrence monopoliste et du « risque maximum ». L’imaginaire est manipulé par les médias dont le message se substitue à l’expérience dans la formation de la personnalité.

Il faut toujours un « détonateur » pour changer de système économique et sociétal. Ce fut en l’occurrence la crise pétrolière, qui a ébranlé pour de bon un système « industriel » gangréné par la surproduction et déjà prêt à tomber sous les coups de boutoir de l’informatisation. Il était en effet devenu possible, grâce à l’informatique, de concevoir des produits dont la plus grande partie des énormes coûts serait condensée dans la phase de conception, des produits qui ne coûteraient ensuite presque rien à « produire » et qui seraient donc des « machines à cash ». Il y eut l’exemple du logiciel et maintenant celui du « cloud » ou encore de ce « capitalisme de plateforme » comme l’a appelé Nick Srnicek6avec Uber, Amazon, Google… et toutes ces entreprises dont on a maintes fois prédit la fin parce que, contrairement au modèle industriel antérieur, elles ne dégageaient aucun profit, parfois des années durant. Les milliards de dollars apportés par des investisseurs ou prêtés par les banques ont été concentrés pour concevoir et installer ces machines mondiales qui rapportent sans (presque) plus rien coûter : x centimes du clic, y% de la course, z% de la commande…

Cet ultracapitalisme « de conception » a trois conséquences majeures, les trois racines de l’arbre auquel s’accroche le Sipo Matador.

La première est la nécessaire compression maximale des coûts de production, qui n’est pas dans le registre « du bien et du mal ». Cette compression est la condition vitale du maintien de la valeur investie. Il faut donc retrancher de la chaîne de production tout ce qui peut ressembler à du travail : automatiser, compresser les salaires, variabiliser les coûts humains, etc. Ce que certains peinent à comprendre, c’est que la plupart de ces entreprises sont des « êtres » qui ne pourront jamais se remettre d’un choc sur les coûts de production (Uber, par exemple, lutte toujours pour sa survie) : c’est tout l’ « ultracapital » investi, qui est du travail condensé, qui risquerait l’évaporation. C’est aussi pourquoi ces entreprises, à qui nous payons l’usage de leurs produits sans barguigner, tiennent d’une certaine façon le système.

La seconde conséquence, plus dévastatrice encore pour la cohésion sociale, est ce que Michel Volle appelle le « risque maximum ». Il est évident que, l’essentiel des coûts étant engagé avant d’avoir dégagé le moindre profit, voire revenu, l’investissement s’apparente à une énorme mise dans un jeu de casino. La conséquence de cette prise de « risque maximum » est la recherche d’ « assurances maximales » conduisant inéluctablement à un comportement de prédation. Le travail de Michel Volle est manifestement inspiré par des expériences personnelles et semble guidé par un jugement moral au sujet de certains comportements car les « assurances maximales » peuvent conduire à l’opacité (commissions, paradis fiscaux…) voire à l’illégalité, à la corruption ou au mensonge… Elles suscitent en tout cas un comportement empreint d’une incontestable violence.

La troisième conséquence enfin, qui découle de la précédente, c’est l’avènement d’un système de « concurrence monopolistique » par lequel chaque entreprise de l’ultracapitalisme sécurise son terrain, le plus large possible, en instaurant un monopole de produit/service. Il suffit de lire les « baselines » d’entreprises pour comprendre les terrains sur lesquels elles ont planté leurs étendards. Il est donc apparu une mosaïque de territoires économiques âprement défendus et conquis au besoin par « destruction créatrice », comme on dit pudiquement.

Lui : « ultra-conforme »

Étant donné que Tesla n’a jamais fait aucun profit annuel depuis 15 ans, le profit n’est à l’évidence pas ce qui nous motive.

Elon Musk – 2018 – par mail à ses employés7

Si l’on veut se placer et agir dans le monde nouveau, il faut commencer par voir que l’ultracapitalisme et la tech vont de pair. C’est bien la tech « digitale » qui permet la création des produits que vous venons d’évoquer et qui appelle donc l’ultracapitalisme, comme la vapeur a appelé le capitalisme au XIXème siècle. Par parenthèse, ceux qui protestent contre ce capitalisme « sauvage », quel que soient leurs bords politiques, doivent admettre qu’il n’y a qu’une seule alternative : soit un grand « reset » chaotique et violent – ce que certains espèrent – soit un changement de régime technique – ce que personne n’aperçoit.

Elon Musk n’a rien d’un authentique visionnaire : il ne fait qu’emballer le régime en place en empruntant des techniques existantes et des rêves déjà rêvés (aller sur mars, rouler en véhicule électrique, aller très vite dans des tunnels…). Il est un homme du présent « ultra-conforme » qui pousse le régime technique actuel à son paroxysme en s’agrippant à toutes les branches de l’ultracapitalisme. Il met donc en scène ce « risque maximum » qui lui est si naturel (comme disait Tosca Musk : « chez les Musk nous prenons plus de risques ») ; il cherche à occuper un terrain symboliquement puis économiquement défini dans le grand Risk du monopole concurrentiel ; il cherche à appliquer à l’industrie les règles du coût marginal de production « ultra-compressé »…

Prenons l’exemple de Tesla. S’il faut établir son terrain de chasse en régime de monopole concurrentiel, il est bien sûr impossible de conquérir rapidement celui des constructeurs mondiaux déjà installés. Il faut donc occuper un autre terrain. Il sera, non pas celui de la voiture électrique mais celui de la fabrication des voitures électriques, là où, « malheureusement », il existe encore d’importants coûts de production, en particulier de main d’œuvre8 :

La force compétitive de Tesla à long terme ne sera pas la voiture mais l’usine. En d’autres termes, Tesla veut perfectionner la machine qui construit la machine.

C’est pourquoi, contre l’avis de ses ingénieurs, l’opiniâtre Elon Musk a longtemps défendu l’idée de l’automatisation intégrale de ses usines avant de faire marche arrière face aux problèmes techniques, à la pression du temps et aux investisseurs. Il s’agissait évidemment de compresser les coûts d’une production suffisante pour ne pas disparaître (il s’en est fallu de peu). C’est aussi pour réaliser de fortes économies d’échelle qu’il a décidé de contrôler la fabrication de la batterie, pièce stratégique de la voiture électrique, avec son concept d’usine géante : la « Gigafactory ». Il n’y a pas à proprement parler de « vision » mais plutôt une volonté farouche au service d’un implacable et assez simple emboîtement logique. Il faut reconnaître qu’il a réussi à ébranler le secteur automobile mondial en quelques années seulement. Tesla est désormais sur les rails et semble n’être devenu pour lui qu’un autre « maximum local ».

Nous : « vassalisés »

Il faut se rappeler qu’Elon Musk a bâti son indépendance financière avec la tech digitale (Zip2 puis Paypal) et qu’il en a retenu ce mantra : « design is king ». Désormais appliqué à l’automobile et à la conquête spatiale, ce mantra appelle l’ultracapitalisme qui, par une sorte de parasitisme symbiotique, le renforce en retour. Selon Michel Volle, ce risque créé une situation de « violence », au moins symbolique, face aux risques et convoque un régime social plus simple et mieux adapté que le régime démocratique : le régime féodal. Voici un bref rappel historique (nous soulignons) :

Cette société féodale serait, d’après certains historiens comme Pierre Bonnassie ou Jean-Pierre Poly, le résultat de la disparition de l’autorité publique autour du XIème siècle, due à une crise sociopolitique, la mutation féodale.

Il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec ces indices de déliquescence des autorités démocratiques, en particulier éducatives, judiciaires ou constitutionnelles, face aux territoires conquis en force par les nouveaux « seigneurs ». Observons également que si « le couple que forment la prédation et la charité avait caractérisé la société féodale », on observe effectivement que « prédation et charité reviennent, sous des formes spécifiques, dans l’économie contemporaine ». Concernant la prédation, nous l’avons évoquée et concernant la charité nous pensons évidemment aux fondations multimilliardaires, comme celle de Bill et Melinda Gates, qui rivalisent de moyens avec les plus grandes institutions internationales.

Il faut évidemment se méfier des analogies, et peut-être discuter de celle-ci, mais méditons ces propos de Michel Volle (ajouts ironiques entre crochets) :

[ A l’époque féodale ] la perception du temps était floue : l’écriture étant peu répandue, l’enregistrement des faits était imprécis [ réseaux sociaux ] et ils donnaient bientôt naissance à des mythes [ fake news – post-vérité ]. La fin du monde semblait proche [ réchauffement climatique ], des paniques se répandaient dès qu’un signe avant-coureur était annoncé [ coronavirus ]. Les esprits vivaient ainsi entre un passé transformé par la légende [ « America great again » ] et un futur que bornait la proximité de l’apocalypse [ collapsologie ].

Il faudrait prolonger et actualiser les analyses de Michel Volle, proposées en 2008, en soulignant que le territoire féodalisé, auquel nous « appartenons », est au moins autant économique que symbolique. Ce deuxième mode est même devenu fondamental avec l’avènement des réseaux sociaux, dont Musk et Trump font un usage très similaire (Twitter en particulier). Volle l’avait déjà aperçu avant que ces réseaux sociaux ne déploient toute leur puissance (nous soulignons) :

Au cœur de cette économie revient ainsi en force la pensée symbolique, cette pensée préconceptuelle qui oriente le regard et que le rationalisme avait fait taire depuis le XVIIème siècle, mutilant ainsi non le fonctionnement de notre esprit – qui ne peut pas plus se passer de symboles que notre corps d’aliments – mais l’expression et la compréhension de ce fonctionnement.

Les territoires à occuper de la « concurrence monopolistique » sont désormais symboliques et envahis par des tweets, des news ou des rêves. Dans cette conquête, qui nuit gravement à notre « compréhension » des événements, la presse est bien sûr un intermédiaire à éliminer et la vérité un non-sens. Elon Musk, Donald Trump et d’autres… se comportent aujourd’hui comme des suzerains et nous renvoient notre image : celle d’une société dominée par la peur et prête à un troc sans autre contrepartie que la protection du « seigneur ».

Lui : going « King-crazy » ?

Je ne pense pas que vous aimeriez être moi, je ne pense pas que les gens aimeraient beaucoup ça.

Elon Musk – 2018

Talulah Riley, la seconde femme d’Elon Musk, déclara un jour que son vrai job était d’éviter qu’il ne devienne « king-crazy », expression que « personne n’utilise en dehors de l’Angleterre et qui désigne les hommes devenus fous une fois devenus rois ». Bien entendu Musk comme Trump ne sont pas seuls et restent encore entourés de « garde-fous », notamment familiaux. Mais la prédation symbolique, par sa nécessaire férocité, semble provoquer un reflux d’abord épisodique puis permanent de la raison. Quoique l’on pense de la rationalité (Utilité, ophélimité, rationalité) elle permet  de contrôler la propagation de la violence dans les très grands groupes sociaux. La rationalité est cette forme très particulière de civilisation consistant à prêter à l’autre une « tournure d’esprit » analogue et donc aussi estimable que la sienne. Elle n’est évidemment plus aussi nécessaire dans une société corrodée par la prédation et la féodalisation.

L’usage prédateur de la communication allié au « solutionnisme » technologique fait parfois des dégâts. Le 23 juin 2018 en Thaïlande, Ekkapol Chantawong, entraîneur de football, emmène douze jeunes de son équipe visiter une grotte mais la mousson se déchaîne ; l’eau monte rapidement, et ils se retrouvent pris au piège, sans nourriture ni oxygène. Ce n’est que le 2 juillet que des plongeurs britanniques arrivent à les localiser. Après de nombreuses tentatives, ils seront libérés les uns après les autres entre le 8 et le 10 juillet. Entre temps, Elon Musk s’en est mêlé, car il a toujours une solution, en l’occurrence un mini sous-marin fabriqué avec des accessoires de sa fusée Falcon9 :Tweet Elon Musk ThailandL’idée n’a pas vraiment convaincu Vernon Unsworth, l’un des plongeurs britanniques, qui a déclaré que « cela n’avait absolument aucune chance de marcher » et que ce n’était qu’un « coup de pub ». Unsworth n’a pas tout de suite compris qu’il s’attaquait à un fief symbolique et s’exposait à une rétorsion sans nuances. Dans un tweet qui a été supprimé depuis, Elon Musk a ainsi répondu à Unsworth : « nous allons conduire le mini-sub jusqu’à la grotte 5 no problemo. Désolé, pedo guy, vous l’avez vraiment cherché ». L’accusation de pédophilie est aussi imbécile qu’un coup de hallebarde. L’action Tesla chute ; les investisseurs sont préoccupés. Elon Musk présentera quand même des excuses le 18 juillet.

La pandémie de COVID-19, dont il a aussi décidé de se mêler, lui donne aujourd’hui une autre occasion de « briller »10, tweetant successivement que les « enfants sont immunisés » (19 mars 2020), acquiesçant à un autre tweet déclarant que « la plupart des gens sont naturellement immunisés » (18 mars 2020), minimisant la gravité de la situation en Italie (21 mars 2020), ou encore qu’il faudrait peut-être considérer l’utilisation de la chloroquine (16 mars 2020). Ses positions ont ému quelqu’un qui lui demande de se reprendre :

Tweet Elon Musk Covid 19

Michel Volle encore, au sujet des prédateurs :

La contradiction fait plus que les contrarier, elle les indigne car elle est une offense au culte qu’ils vouent à leur personne et auquel chacun doit participer. Ce sont des « menteurs sincères » : leur personne, divinisée, est source de vérité bien plus que ne peuvent l’être l’expérience ou le constat des faits. Ils affirment donc, selon l’impulsion du moment mais toujours avec la même force de conviction, des « vérités » qui se contredisent.

Mais aussi, foin de la COVID-19, il y a les enjeux économiques liés à Tesla dont nous rappelons que les coûts de production doivent être maintenus impitoyablement bas pour conserver l’ « ultra-mise ». Elon Musk a donc logiquement résisté autant que possible à l’arrêt de son usine de Fremont, au mépris du confinement imposé le 16 mars dans la région de San Francisco11. Dans un mail, il a encore déclaré que « les dégâts provoqués par la panique liée au coronavirus sont bien plus importants que ceux provoqués par le virus lui-même » et que « seul 0,1% de la population sera touché ». Il devra finalement de résoudre à fermer son usine le 23 mars. Il a tout tenté, depuis, pour rouvrir l’usine, déclarant même le 29 avril : « dire que personne ne doit quitter son domicile et que sinon nous serons arrêtés ? C’est fasciste […] Ce n’est pas démocratique, ce n’est pas la liberté. Rendez aux gens leur foutue liberté ». Invoquer la « démocratie » et le risque « fasciste » en régime féodal, c’est un acte de prédation symbolique équivalent à celui consistant à affirmer que « le profit ne nous intéresse pas ». Donald Trump est bien entendu venu à la rescousse le 12 mai :

Tweet Donald Trump TeslaAujourd’hui la prédation économique et surtout symbolique suscite des alliances objectives plutôt inattendue entre « crazy kings » du monde entier. Elon Musk en est-il devenu un ? C’est possible car Talulah Riley, qui n’est plus madame Musk depuis 2016, n’occupe plus son « job ».

Existons-nous pour Lui ?

Elon Musk a bien d’autres projet en tête pour le bien de l’humanité, par exemple avec son entreprise Neuralink qui conçoit des implants neuronaux permettant d’être connectés « par la pensée » à quelqu’un ou à une machine (Les miroirs du « je »). Elon Musk déclare que nous pourrons « nous passer du langage d’ici 5 à 10 ans ». Ce projet est un indice assez radical d’une techno-tendance de fond à un retour de la « bicaméralisation » de l’individu, thèse que nous avions suggérée dans Après Julian Jaynes : retour de l’homme bicaméral ?. En deux mots : la conscience n’est plus nécessaire si nous revenons au cerveau « bicaméral »12 :

A strictement parler, la bicaméralité peut être décrite comme l’internalisation neuronale d’un contrôle social impératif passant par un processus inconscient d’hallucinations verbales auditives [ entendre des voix ] similaires aux hallucinations schizophréniques.

En faisant un peu de « science-fiction », l’idée d’un potentiel « contrôle social impératif » par un implant conçu par Elon Musk est assez glaçante. Nous recevrions ces « tweets » directement dans la pensée ! Bien entendu nous exagérons, mais si l’on en reste à la « tendance de fond », elle est bien à la manipulation symbolique qui « oriente le regard » vers la « vie interplanétaire », la « disparition du langage » ou « America Great Again », au mépris de l’idée même que l’Autre puisse penser différemment, voire penser tout court. Il ne manque plus qu’un implant cortical…

Un vassal si spécial

La symbiose parasitaire entre « tech » et « ultracapitalisme » conduit à la résurgence d’un système social de nature féodale « régulé » par des comportements de prédation économique et symbolique induits par des situations de « risque maximum ». Elon Musk semble « né » pour incarner ce système. Seul un changement de paradigme technique, premier maillon de la chaîne (ou bien entendu, un effondrement) peut modifier la donne. Ainsi :

Tech → Ultracapitalisme → Risque maximum → Prédation / Féodalité → King-crazy ?

Elon Musk déclarait que personne n’aimerait « être lui » mais le monde vers lequel il nous entraîne, c’est lui. Nous sommes déjà « dans sa tête », ce qui n’a pas manqué de nous traverser l’esprit en observant les trainées lumineuses de la galaxie Starlink. En revanche, nous ne disposons pas de son corps exceptionnel :

La dimension de plus, pour Justine, était « le corps dans lequel il était né ». Il peut endurer à peu près tout, imposer sa volonté à presque tout le monde. « C’est un homme imposant, il est puissant et volontaire, il est comme un ours. Il peut être joueur et drôle et s’amuser avec vous, mais en fin de compte vous avez toujours affaire à un ours ».

La plupart d’entre nous n’ont pas cette résistance ; il n’est pas certain que nous disposions aujourd’hui des « corps » pour ses projets, comme le projet martien13 :

La probabilité de mourir sur mars est bien plus élevée sur terre. Ce sera dur. Je pense qu’il sera possible de revenir mais je ne peux pas le garantir. Et il y a de sérieuses chances de mourir en traversant l’espace dans une petite boîte.

C’est décidé : nous préférons œuvrer à la préservation de notre « maximum local » terrestre plutôt que de suivre ce vassal à bien des égards remarquable mais si« spécial ».


Version pdf : Elon Musk, vassal spécial


1. The Conversation – 10 mai 2020 – Starlink : les dommages collatéraux de la flotte de satellites d’Elon Musk
2. Tom Junod / Esquire – 15 novembre 2012 – Elon Musk: Triumph of His Will
3. Hidden Philosophy – 27 juin 2018 – The Hidden Philosophy of Elon Musk
4. Dans une discussion Quora – 19 octobre 2015 – Is Elon Musk psychopath?
5. Michel Volle / Economica – 2008 – Prédation et prédateurs
6. Nick Srineck / Lux – 2018 – Capitalisme de plateforme, l’hégémonie de l’économie numérique
7. C’est à partir de 2018 qu’Elon Musk semble s’éloigner des rivages de la « raison » – CEO Magazine – 18 octobre 2018 – A touch of madness: Elon Musk
8. Rohan Mathawan / TechStory – 16 juillet 2018 – The Tesla Story
9. Li Zhou / Vox – 18 juillet 2018 – Elon Musk and the Thai cave rescue: a tale of good intentions and bad tweets
10. Gustavo Henrique Ruffo / INSIDEEVs – 24 mars 2020 – COVID-19 Shows Musk And Trump Have More In Common Than Most Think
11. Russ Mitchell / Los Angeles Times – 19 mars 2020 – After resisting coronavirus order, Tesla will now end production in Fremont
12. Gary Williams sur ResearchGate – juin 2011 – What is it like to be nonconscious? A defense of Julian Jaynes
13. Martin Pengelly / The Guardian – 25 novembre 2018 – Elon Musk considers move to Mars despite ‘good chance of death’

You may also like...

1 Response

  1. Merci Arnaud, excellent article. Éclairant la force d’ombre que Musk pousse devant lui, et qui le pousse lui-même sans qu’il s’en aperçoive. Cela nous met clairement des responsabilités en main vs nos achats. Et cela m’aide à mieux penser une situation dont j’avais une perception confuse. J’ai plus « d’ordre dans ma maison », merci encore et bravo pour cet engagement dans la durée. Joël

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.