De la valeur des e-choses

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Etonnement

Le 18 mai 2012, huit ans seulement après sa création, Facebook fait son entrée au NASDAQ. C’est déjà une société profitable, qui a réalisé 3,7 milliards de dollars de chiffre d’affaires l’année précédente pour un bénéfice net de 670 millions d’euros. La valeur estimée de Facebook est alors de 104 milliards de dollars.

A l’époque, nous étions incrédules : comment, en seulement huit ans, une entreprise avait-elle pu atteindre une telle valorisation ? Par conséquent, était-ce la bonne valeur ? A priori oui puisque les acheteurs étaient là. Mais ne se trompaient-ils pas ?

N’en déplaise aux financiers et aux économistes, qui avaient probablement des réponses, c’était quand même ce que l’on pourrait appeler un « étonnement raisonnable ».

Passons provisoirement la question de la très rapide vitesse d’accumulation de valeur et observons seulement la valorisation : 104 milliards de dollars, c’est le PIB du Maroc ou de l’Angola, deux pays de plus de 30 millions d’habitants ; c’est la fortune additionnée de Bill Gates et de Warren Buffett. Cette valorisation, c’est la moitié de celle de Nestlé mais pour un chiffre d’affaires 23 fois moindre…

Slate posait la seule question possible à l’époque1 : « comment un truc gratuit peut-il valoir 100 milliards de dollars ? ». Réponse du journaliste : c’est n’importe quoi, c’est donc une bulle… Aujourd’hui, Facebook est valorisée quatre fois plus : 430 milliards2.

Que représentent donc ces chiffres ?

Abduction

Si tout est mathématisé aujourd’hui, alors tout devient commensurable et la règle de trois un outil universel.

Nous consacrons un certain temps à nos activités numériques : réseauter sur Facebook, tweeter, jouer avec les bonbons de Candy Crush Saga… Si nous comparons le temps total de tout le monde avec le temps théoriquement disponible sur la planète (7 milliards x 24h par jour), nous obtenons pour chaque activité une Part Prélevée sur le Temps Humain Total (PPTHT). Ainsi, si tout le monde dort en moyenne 8h par jour, cette activité correspond à une PPTHT de 33%.

Calculons donc la PPTHT de Facebook.

Au moment de son IPO, en 2012, Facebook avait 1 milliard d’utilisateurs qui y consacraient en moyenne 13 minutes par jour. C’est assez énorme : cela représente 0,13% du temps total disponible de tous les terriens, nuits incluses, exclus du web inclus… Or, 104 milliards de dollars représentent 0,13% de 80 000 milliards de dollars (l’ordre de grandeur du PIB mondial).

Aujourd’hui, Facebook frôle les 2 milliards d’utilisateurs passant environ 30 minutes par jour sur le réseau social (de 22 à 35 selon les sources), soit une PPTHT 2017 de 0,60%, quatre fois plus qu’en 2011, soit la même progression que la valorisation.

J’ai essayé avec deux autres acteurs du numérique : Twitter et King, l’ancien éditeur de l’inénarrable Candy Crush Saga. L’abduction qui suit marche avec eux également, si l’on s’en tient aux ordres de grandeur :

Si un réseau social ou une plate-forme numérique établit une relation inclusive et fidèle avec ses utilisateurs, alors sa valeur est comparable à sa part prélevée sur le temps humain total disponible multipliée par le PIB mondial. AB – puissanceetraison.com

Bien entendu, cette « règle » n’a aucun fondement économique et n’est probablement juste que provisoirement et accidentellement. Malgré tout, il est certain que les entreprises du net ont trouvé comment transmuter le temps de loisir en temps économique3. Ce phénomène doit bien avoir une mesure…

Terminons par un peu de fraîcheur : une citation de la délicieuse Anne Barrattin4, assez connue sur le web mais rarement utilisée dans ce contexte :

Le piano a beaucoup augmenté la valeur du silence.

J’en connais pour qui les réseaux sociaux ont beaucoup augmenté la valeur des vrais contacts et ceux-ci ne seront jamais économiquement mesurables.


1. Titiou Lecoq pour Slate.fr – « Facebook: comment un truc gratuit peut-il valoir 100 milliards de dollars ? »
2. lesplusriches.org – « La valeur en bourse de facebook atteint 430 milliards de dollars en mai 2017 »
3. Antonio Casilli et Grégoire Train pour Le Monde – « Sur Internet, nous travaillons tous, et la pénibilité de ce travail est invisible »
4. Anne Barrattin – De Vous à Moi – 1892


Notes

5 septembre 2017 – En voiture

Dans l’article « La voiture du futur, c’est beaucoup plus qu’une révolution automobile » (Les Echos, 4 septembre 2017), Julien Dupont-Calbo corrobore. La voiture devenant autonome, un nouveau filon de disponibilité est mis à jour :

[…] les médias, l’édition et les acteurs du divertissement salivent d’avance. L’augmentation du temps de cerveau disponible devrait favoriser leurs affaires. Si chacun passe 25 minutes de plus en ligne sur son fauteuil, c’est un marché supplémentaire de 140 milliards de dollars qui s’offre à eux rien qu’outre-Atlantique, selon les calculs de McKinsey.

25 minutes, c’est 1,7% de temps quotidien. S’ils McKinsey abouti à 140 milliards (0,17% de PPTHT), et si l’on suit la règle proposée plus haut, on aboutit à une population concernée de 700 millions à 800 millions d’individus, ce qui me fait dire que leurs prévisions paraissent un peu optimistes pour le seul territoire américain (ou que cette règle est fausse !). Mais la philosophie reste la même : nous pourrons jouer au piano dans notre voiture…


11 septembre 2017 – En avion

… ou dans notre avion, qui reste encore un espace-temps à conquérir. Nous y sommes captifs, parfois pendant des heures : n’est-ce pas tentant ? Si, bien sûr, et le shopping en vol est donc la prochaine victoire.

Boeing! Boeing!
Et tes mouvements lents sont de majesté
Est-ce la faute de tes passagers indigestes
Si tu penches?

Feu! Chatterton – Boeing

Il arrivera un moment où, tous les espaces-temps devenant occupés, les services proposés ne vaudront plus grand-chose. La valeur des e-choses ne se crée pas : elle se prélève.

Un commentaire on "De la valeur des e-choses"


  1. Moi, un tel article, j’appelle ça du génie…
    Impertinence d’une conclusion si pertinente. Fin avec restauration de l’espoir (Restore hope…) si j’ose dire, et un petit coup d’humour par dessus tout ça. Génial.
    Vivement la suite.
    Joël

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