Adam Curtis et le monde étrange

Futur antérieur.
Cet article est annoté – Aller à la dernière note

Il se peut que cette vie d’aujourd’hui dont nous prenons notre parti, sera un jour considérée comme étrange, inconfortable, sans intelligence, insuffisamment pure et, qui sait, même coupable.

Anton Tchekhov – Les Trois Sœurs

Adam Curtis

Adam Curtis est un journaliste britannique1 qui a notamment réalisé en 1992-1993 la série intitulée « Pandora’s box », portant sur les « dangers de la rationalité technocratique et politique ». Interrogé très récemment par The Economist au sujet de son dernier documentaire, « Hypernormalisation », diffusé par la BBC en 2016 (« The antidote to civilisational collapse »2), il développe une vision de l’état du monde à partir d’une posture distanciée mais profondément utile.

Le journaliste britannique Adam Curtis.
Adam Curtis

A la question « comment qualifieriez-vous le monde actuel ? », la plupart des individus (occidentaux ?) répondent : injuste, inquiétant, scandaleux… Mais Adam Curtis nous entraîne sur un terrain moins émotionnel : et si ce monde n’était pas d’abord étrange ? et si nous prenions appui sur ce sentiment d’étrangeté pour mieux le comprendre ?

Il y a ce sentiment que tout est légèrement irréel ; que vous livrez des guerres qui ne semblent rien vous coûter et n’ont aucune conséquence chez vous ; que l’argent semble pousser sur les arbres ; que les biens de consommation viennent de Chine [ ou les avocats du Mexique…] et semblent ne rien vous coûter ; que les téléphones vous donnent un sentiment de liberté mais que peut-être ils vous manipulent, ce dont vous n’êtes pas non plus complètement certain. Tout semble un peu bizarre et un peu corrompu [ corrupt ].

Nous pourrions ajouter à la liste d’Adam Curtis d’innombrables exemples : les « faits alternatifs », les « bullshit jobs » de David Graeber3, la multiplication de revenus et de fortunes stratosphériques4, la dysmorphie Snapchat5 etc.

Cet état de choses ne date pas d’aujourd’hui et on invoque par exemple la mondialisation au plan macrosocial et l’individualisme au plan microsocial. Mais nous semblons avoir atteint un degré d’étrangeté qui appelle d’autres explications, en particulier au sujet du rôle joué par le numérique depuis la fin des années 1990. Essayons de mieux qualifier ce rôle avec Adam Curtis.

Hypernormalisation

Le terme « hypernormalisation » a été inventé par Alexei Yurchak, un professeur d’anthropologie à l’université de Berkeley, pour évoquer les dernières années du socialisme soviétique. A cette époque, toute la société soviétique, du haut en bas de l’échelle savait que le système était en échec mais personne ne pouvait envisager la moindre alternative. Le système était ainsi une illusion (« fake ») acceptée par tous et devint à force une sorte de prophétie auto-réalisatrice : ce fantasme, étant le seul système possible, était donc entretenu.

Adam Curtis fait le parallèle avec notre système actuel, saturé de failles et d’étrangetés, mais auquel personne ne semble en mesure d’opposer une alternative crédible. L’hypocrisie atteint des sommets :

Ceux qui sont en responsabilité savent que nous savons qu’ils n’ont aucune idée de ce qui se passe.

Nous parlerons d’ « hypernormalité » et qualifierons d’ « hypernormal » ce système devenu en quelque sorte zombie (« Des zombies non-modernes »).

Complexité

Adam Curtis se distingue des autres exégètes par la nature narrative et « monstrative » de son travail : « Hypernormalisation » ressemble davantage à une navigation effrénée et brouillonne sur internet qu’à une véritable analyse filmique. Le procédé permet pourtant de s’extraire des explications, disons, philosophiques et des prophéties prématurées, qui posent un très sérieux problème méthodologique : fournir une explication rationnelle du monde actuel (en refusant d’observer le symptôme d’étrangeté) et envisager un avenir possible à partir de ce point historique c’est contribuer, d’une façon assez subtile, à l’hypernormalisation.

Tentons alors une hypothèse face au bizarre : l’hypernormalité résulterait d’une crise de complexité. D’un mot : le monde est devenu trop complexe pour ne pas saturer de dysfonctionnements, d’effets de bord (d’étrangetés), qui ne peuvent faire l’objet que de traitements symptomatiques : réduire les inégalités, légiférer contre les fake news, mettre des « bullshit jobs » derrière les robots déficients, etc. Personne n’est en mesure d’envisager une alternative à ce système. Des fictions se mettent alors en place auxquelles nous ne pouvons que croire.

Quel est le rôle du numérique et de ses avatars dans cette situation ? N’est-il qu’un épiphénomène ? Est-il un rouage-clé du dysfonctionnement systémique ? Ou le numérique est-il LA cause du monde étrange ?

Individus

Adam Curtis a bien un avis sur la question. Après avoir rappelé notre quête d’individualisme (qui se traduit aujourd’hui par la « personnalisation » tous azimuts des biens et des services), il pointe où ceci nous a amenés :

Il me semble que les vieilles démocraties de « masse » ont plus ou moins disparu au début des années 1990 et ont été remplacées par un système qui nous « manage » en tant qu’individus. Le problème fondamental des hommes politiques est qu’ils ne peuvent pas gérer des individus : nous devons donc adhérer à des groupes et les laisser nous représenter auprès d’eux.

Suivons bien ce qui suit (nous soulignons) :

Ce que les systèmes de gestion modernes ont permis, surtout lorsque les ordinateurs ont pris le pas, c’est de « manager » les gens en tant que groupes en utilisant de la donnée pour comprendre comme ils se comportent dans la masse [ les statistiques, le « décisionnel » ] ; mais il devenait aussi possible de construire un système leur permettant de croire qu’ils étaient considérés comme des individus.

C’est ce qu’il y a de génial avec les ordinateurs : en utilisant des algorithmes des boucles de rétroactions, du « pattern matching » [ reconnaissance de motifs ], ces systèmes peuvent nous comprendre relativement simplement, en particulier que nous sommes bien plus semblables les uns aux autres que nous l’imaginons. […] Les ordinateurs connaissent cet horrible secret.

De nombreux symptômes d’étrangeté résultent de ce simple fait que, par le miracle du numérique, nous finissons par nous prendre pour qui nous ne sommes pas. Nous pensons (plus ou moins sincèrement) à notre sujet des choses fausses. Ces fictions s’accumulent évidemment jusqu’aux centres de décision. L’ironie de l’hypernormalité est que personne n’est complètement dupe non plus de ces manipulations algorithmiques : nous savons que l’on nous fait croire que nous et nos désirs sommes ainsi ; par lassitude et défaite devant la complexité, nous finissons par y croire ou par y devenir indifférents.

Ressasser

Et le processus continue tous les jours, à chaque minute. L’histoire s’est arrêtée. Rien n’existe qu’un présent éternel dans lequel le Parti a toujours raison.

Georges Orwell – 1984

Adam Curtis poursuit avec l’idée probablement la plus importante relative aux systèmes hypernormaux (nous soulignons) :

La contrepartie [ de la fiction individualiste ] est que ce monde est statique. […] Il fonctionne en analysant en permanence ce que vous avez fait hier, et avant-hier… […] en observant les motifs et en déclarant : « si vous avez aimé ceci, vous aimerez cela ». […] Ils rejouent indéfiniment les fantômes de votre propre comportement. […] Ce système ne peut jamais rien imaginer de neuf. Il ne peut jamais imaginer un futur qui n’a pas déjà existé.

La meilleure sensation de ce monde statique nous est donnée par l’art, activité théoriquement absolue de déchirement de la répétition. Rappelons ainsi l’expérience « Deep Dream » de Google en 2015, un réseau de neurones capable de fabriquer ce genre de chose à partir d’œuvres et de photographies connues :

Tableau réalisé par Google Dreams, une IA de Google.
Google Dreams…

Et plus près de nous, en 2018, la « première œuvre créée par une IA » vendue récemment chez Christie’s à New York :

Portrait d'Edmond de Bellamy - Première oeuvre picturale réalisée par une IA.
Portrait d’Edmond de Bellamy

Ces tentatives ne sont-elles pas étranges ? Nous pouvons encore penser que ce ne sont pas des œuvres d’art, puisque ces productions sont réalisées automatiquement à partir de motifs existants recombinés par algorithmes. Cécile Guilbert, du journal La Croix, s’indigne6 :

Une pauvreté qui rapporte de l’argent ? Hélas oui, et c’est là que l’on en est en droit de pleurer devant la brutalité et l’inconscience du « marché » aussi bêtement prévisible que l’intelligence artificielle promue par les technoprophètes pour gogos.

Les mots de son indignation ne sont pas sans rappeler les propos désarçonnés du journaliste américain Dan Rather confronté aux premiers « faits alternatifs » du président Donald Trump… Il n’y a pas encore de concepts pour saisir l’étrangeté quand elle se manifeste. Et Cécile Guilbert relève un indice d’hypernormalité, le passage de l’encore-fiction à la presque-réalité (nous soulignons) :

Deux points serrent le cœur de révolte dans cette affaire dont on aimerait bien pouvoir se dire qu’elle se réduit à un coup de pub, de com et de fric sans lendemain.

D’abord la somme hallucinante à laquelle ce gribouillage imprimé sur toile a été adjugé : 432 500 €, soit 45 fois son estimation de départ  ! Ensuite l’aveuglement crasse des médias toutes obédiences et supports confondus qui ont rendu compte de cet événement mirifique en ne se posant in fine que deux genres de questions quant au statut de cette néo-œuvre : Primo : quid du droit d’auteur ? Deuzio : quid de son entrée au musée ?

Les fantômes de nos propres comportements ressassés par les algorithmes ressemblent tellement à ces tableaux : étrangement familiers, étrangement creux, ni vrais ni faux…

Risk management

Si le rôle du politique (au sens large de ce qui dirige et oriente la collectivité) reste d’indiquer un avenir désirable et de proposer des actions pour s’y diriger, alors nous constatons que, dans nos sociétés occidentales, ce rôle s’évapore. Il se pourrait qu’une des raisons, difficile à percevoir à notre échelle de temps, est que l’« avenir » est désormais décrit dans les projections (bayésiennes) d’algorithmes qui saturent progressivement nos systèmes économiques et sociaux (« Retours à Babylone »). Le monde n’est plus politiquement ouvert mais numériquement stérilisé : il s’agit d’ajuster nos politiques présentes de façon que les risques n’apparaissent plus dans les projections algorithmiques. Ces projections ne sont susceptibles d’aucun contrôle émotionnel (désir, volonté, espoir…) et ne peuvent donc être interprétées que comme des risques contingents de changements d’un monde encore relativement stable :

[…] Le mantra de ce système technocratique est le management du « risque ». Si vous procédez à une analyse linguistique, vous constaterez que ce terme n’apparaissait pas dans le vocabulaire politique avant les années 80. Il provient de la finance, mais à mesure que l’économique a colonisé le politique, il s’est répandu partout, et tout a alors consisté à analyser les risques et à éviter que de mauvaises choses arrivent dans le futur.

La politique serait désormais réduite à du « risk management » et il ne reste que les technos pour nous proposer des visions : aller sur mars, connecter tous les citoyens du monde, lire dans les pensées, etc.

Laissons à nouveau la parole à Adam Curtis :

Je soupçonne que ceci commence à craquer et que les gens attendent désormais qu’on leur raconte de grandes histoires. Le nationalisme est de celles qu’il est le plus facile de suivre. […] Nous savons parfaitement que dans 200 ans le monde dans lequel nous vivrons n’aura rien à voir avec le monde actuel. Mais ceux qui dirigent le monde aujourd’hui ne veulent pas que nous y pensions. Ils veulent que nous pensions que tout ceci durera éternellement, parce que c’est la philosophie même des systèmes managériaux.

[…]

Il y a un sentiment de répétition, et cette répétition fonctionne très bien pour certains mais pas du tout pour d’autres.

Surfusion

C’est pourquoi le régime psychosocial, cognitif, de l’éternel présent hypernormal est en réalité intenable. Il pourrait durer tant qu’aucune structure (économique, politique…) n’est capable de proposer une théorie réellement nouvelle ou un récit radicalement nouveau face à la crise de complexité que nous traversons. Comme à l’époque soviétique, nous savons que nos élites politico-économiques savent que nous savons ; tout le monde tolère et entretient la situation, volontairement ou pas, faute de mieux.

Ce régime improbable, métastable, porte un nom en physique : la « surfusion ». C’est l’état d’une eau restant liquide bien en dessous de son point de congélation à 0°C et que la moindre perturbation fait geler instantanément. Récréation (l’eau liquide est notre monde étrange…) :

Le monde d’Adam Curtis semble ainsi dans un état improbable, étrange et statique, et qu’un choc pourrait faire « changer de phase ». Certains essayistes ont développé cette idée littéralement en appliquant les lois de la thermodynamique à la vie et aux structures sociales7 :

On vit une transition de phase actuellement, entre une voie et une autre, les deux sont encore en présence, l’une décline et l’autre arrive.

Le problème, c’est que l’application de ces lois, elles-mêmes basées sur des algorithmes statistiques, conduit invariablement à un changement de phase brutal des structures étudiées (ou à l’équilibre thermodynamique interne, c’est-à-dire la mort) : les conclusions de ces travaux, au demeurant passionnants, aboutissent inévitablement à une impasse « collapsologique ». C’est politiquement problématique car personne n’est capable d’articuler un « où atterrir ? », comme dit Bruno Latour, sur un terrain effondré…

Alors comment sortir, sans violence excessive, de cette phase de surfusion ?

« Antidote to civilisational collapse »

Notre monde étrange serait entretenu par deux grands « bricolages », qui se renforcent mutuellement et auxquels, pour le moment, nous consentons tous plus ou moins :

  • Les récits ou imaginaires politiques simplificateurs (jusqu’aux théories du complot), souvent falsifiés, et qui mènent à peu près tous à des solutions de réaction, du genre « retour de… », « retour à… ».
  • La délégation cognitive aux algorithmes, seuls capables de digérer les monceaux de données et, désormais, de prendre des décisions dans un monde fait pour eux.

Alors, quel est cette « antidote » auquel le journaliste de The Economist fait allusion ? Eh bien, cette très simple forme d’optimisme proposée par Adam Curtis :

Il pourrait y avoir des histoires que nous n’avons pas encore imaginées.

Pour cela il faut remuscler une imagination atrophiée par notre perception de l’avenir exclusivement comme un risque (algorithmique), et par un système technique devenu complexe au point que nous lui déléguons nos décisions et notre cerveau.

Emmanuel Kant écrivait (« Fondements de la Métaphysique des mœurs ») :

Le problème qui consiste à déterminer d’une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d’un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble ; il n’y a donc pas à cet égard d’impératif qui puisse commander, au sens strict du mot, de faire ce qui rend heureux, parce que le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l’imagination, fondé uniquement sur des principes empiriques…

Ce bonheur idéalement perçu dépendrait ainsi d’une capacité irrationnelle d’imagination (individuelle et collective) que le monde décrit par Adam Curtis atrophierait. Dans ce monde étrange, il suffit de chercher les failles et les interstices qui y conduisent.


1. Wikipédia – Adam Curtis
2. Open Future, The Economist – 6 décembre 2018 – The antidote to civilisational collapse
3. Eliane Glaser pour The Guardian – 25 mai 2018 – Bullshit Jobs: A Theory by David Graeber review – the myth of capitalist efficiency
4. Etienne Combier pour Les Echos – 17 juillet 2018 – La fortune de Jeff Bezos dépasse les 150 milliards de dollars, un record absolu
5. Business Insider – 10 août 2018 – La ‘dysmorphie Snapchat’ est un nouveau phénomène inquiétant qui pousse les gens à vouloir ressembler davantage à des versions filtrées d’eux-mêmes
6. Cécile Guilbert pour La Croix – 7 novembre 2018 – Art et intelligence artificielle
7. Thibaut Schepman interrogeant François Roddier pour le Nouvel Obs – 24 mars 2015 – « On atteint le point critique : l’effondrement de notre civilisation »


Notes

30 janvier 2019 – Persistance du cyberpunk

Cet article paru aujourd’hui dans Slate (Pourquoi ne parvient-on pas à dépasser le cyberpunk ?) est un bon prolongement de ces réflexions. Le cyberpunk est le mode littéraire d’anticipation du monde étrange d’où toute véritable imagination semble avoir disparu. Citons :

C’était une science-fiction parfaitement adaptée à l’époque Reagan-Thatcher [ 40 ans déjà… ] . Le rapport avec le punk vient, bien entendu, de là. Pourtant l’impératif punk, un peu cliché, du « Do it yourself » (« fais-le toi-même ») est, à vrai dire, idéal pour un type de fiction dont le moto est de raconter qu’il vous faut survivre dans un monde où de grandes sociétés commerciales contrôlent sans votre accord tous les aspects de votre vie quotidienne. Dans ces conditions, le mieux que vous puissiez espérer est de construire vous-mêmes une zone de liberté autonome avant d’être […] rattrapé par l’autorité parentale et envoyé en camp de redressement. À l’origine donc, le cyberpunk est, d’une certaine manière, une sorte de fiction incapable d’imaginer un avenir très différent de son présent.

Et cela dure toujours… Même la science-fiction d’aujourd’hui semble prise au piège du monde statique.



5 février 2019 – Schubert, le retour…

Encore un titre d’article nuancé, façon « fake news» : Une IA de Huawei termine en fanfare la symphonie inachevée de Schubert. Cette IA aurait donc ajouté deux mouvements à la 8ème symphonie (inachevée) de Schubert :

La machine a digéré 90 morceaux de Schubert et quelques autres de ceux qui ont influencé le compositeur viennois […] Le logiciel a ensuite produit des passages qui ont été sélectionnés et orchestrés par le compositeur américain Lucas Cantor.

Jolie publicité pour Huawei et Lucas Cantor (dont on ne sait pas vraiment quel a été sa vraie contribution dans cette « création »). Après l’a-création picturale, voici donc l’a-création musicale… du « plag- IA ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.